Christian Dupont – La gauche anti-bling-bling

Moins glamour que lui, tu meurs ! Christian Dupont, nouveau ministre communautaire de l’Enseignement, est un homme humble et discret, aux convictions de gauche chevillées au corps.

Il s’appelle Dupont : un nom passe-partout, qui lui va comme un gant. Un nom banal pour un homme d’apparence tout aussi ordinaire et une vie qu’on imagine sans histoires. Quel hasard a bien pu le propulser ministre ? Il ne possède pas les attributs habituels de la fonction : pas tribun pour un sou, peu expansif, mal à l’aise dans les stratégies machiavéliques, ce socialiste donne l’impression d’être un perpétuel étranger dans le monde impitoyable de la politique-spectacle.  » Il ressemble parfois à tout sauf à un humain. On ne peut pas lui donner d’âge. Et, niveau look, ce n’est vraiment pas ça « , lâche un camarade carolo, qui pourtant l’apprécie beaucoup.  » En voyant une photo de Christian Dupont, personne n’aurait l’idée de voter pour ce type-là, reconnaît Axel S£ur, bourgmestre (PS) de Courcelles. Mais il suffit de parler cinq minutes avec lui pour savoir qu’on a rencontré quelqu’un qui sort du lot. « 

A 60 ans, Christian Dupont succède donc à Marie Arena comme ministre de ‘Enseignement. Au siège de la Communauté française, place Surlet de Chokier, à Bruxelles, les cartons s’entassent toujours dans son bureau. Du coup, il reçoit ses hôtes dans une pièce du quatrième étage, celle occupée avant lui par Marie Arena. Au beau milieu d’un mobilier hyper-design, entouré de murs peints en rose et en fuchsia, la présence de Christian Dupont, avec ses cheveux un peu dégarnis et sa raie sur le côté, paraît bien incongrue. Ce jour-là, il a essayé de se donner un style à la Thierry Ardisson, en revêtant un tee-shirt noir sous son veston. A moitié convaincant… De toute façon, les enseignants ne s’arrêteront pas à ce genre de détails. Dupont bénéficie auprès d’eux d’un a priori favorable : au moins, cet ancien prof de langues germaniques connaît leur quotidien… Partisan de la mixité sociale et de l’hétérogénéité des classes, défenseur de l’enseignement officiel (sans être un  » laïcard  » rabique), il risque néanmoins de décevoir ceux qui attendent de sa part un changement de cap radical.

Ni affairiste ni sex-symbol. Christian Dupont est l’antithèse de Jean-Claude Van Cauwenberghe comme de Paul Magnette. Une prouesse en soi pour cet homme pourtant bien ancré dans le socialisme carolo. Au compteur : quarante ans de militantisme et deux décennies de maïorat à Pont-à-Celles, dans la périphérie nord de Charleroi. Pour se démarquer de Van Cau, il n’a pas attendu que le lider maximo tombe de son piédestal. Hostile au cumul des mandats, il a toujours interdit aux échevins de sa commune de siéger dans la moindre intercommunale. Lui-même a refusé la vice-présidence d’Igretec, l’une des plus puissantes intercommunales de Charleroi. Aurait-il dû dénoncer avec plus de vigueur les dérives à l’£uvre dans la cité sambrienne ? Peut-être. Peut-on l’accuser de lâcheté ? Sans doute pas. Lors de la campagne pour les régionales de 2004, ses affiches étaient systématiquement surcollées par les groupies de Van Cau. En réalité, il n’a jamais fait partie du  » clan « . Mais jamais, non plus, il ne lui a mené une guerre ouverte. Question de tempérament. Le sien est flegmatique, parfois déroutant, tant son humour pince-sans-rire peut désarçonner.

Père percepteur des postes, mère au foyer : Christian Dupont a grandi dans un milieu populaire, ancré à gauche, sans être ouvrier ni militant. Il appartient à cette génération marquée par Mai 68, guidée par l’ambition de  » faire de la politique autrement « .  » J’ai été d’une gauche impatiente. Je deviens d’une gauche patiente, mais déterminée « , confie-t-il. A Pont-à-Celles, il a misé sur le développement durable quand beaucoup n’y voyaient encore qu’un gadget (certains barons socialistes sont allés jusqu’à se plaindre auprès de Philippe Busquin, alors président du PS, de ce rouge trop vert à leur goût). Ministre fédéral de l’Intégration sociale et de l’Egalité des chances de 2004 à 2007, il s’est souvent heurté aux libéraux, notamment quand il a voulu mettre en place des tests pour repérer les entreprises pratiquant la discrimination à l’embauche. Un jour, excédé par son obstination, Guy Verhofstadt s’emporta :  » Neen, neen, neen ! Mijn kous is af !  » Intraduisible, mais cinglant. C’est le même Verhofstadt qui lui adressera pourtant ce joli compliment :  » Christian Dupont est un homme politique moderne. « 

Etre moderne implique-t-il de passer ses midis à la cafétéria du ministère, en mangeant un sand-wich au fromage avec ses collaborateurs ? Si c’est le cas, Dupont peut se targuer du titre. Dans le nord du pays, sa discrétion et sa probité ne lui valent que des compliments. C’est si rare, un socialiste wallon capable de réciter de mémoire des poèmes de Guido Gezelle, et qui a lu en version originale la quasi-totalité de l’£uvre d’Hugo Claus, que les Flamands auraient tort de bouder leur plaisir. Quant aux polémiques communautaires, elles l’intéressent si peu… L’internationaliste convaincu n’aime pas les frontières, le grand lecteur d’Amin Maalouf sait que les identités sont multiples. Attaché à la langue française et à son rôle de ciment pour les Belges francophones, Christian Dupont n’en continue pas moins de parler wallon avec les habitants de sa commune. Et lorsqu’il rencontre Karl-Heinz Lambertz, ministre-président de la Communauté germanophone, il s’exprime non seulement en allemand d’un bout à l’autre de l’entretien, mais il a auparavant révisé sa grammaire durant des heures, pour être certain de ne pas commettre la moindre faute. Pourtant, sa principale singularité réside peut-être ailleurs, dans la distance, assez inhabituelle en politique, qu’il affiche vis-à-vis de sa fonction. Pour l’empêcher de passer un bon week-end, comptez davantage sur une défaite de l’Olympic de Charleroi, son club de foot favori, que sur n’importe quelle contrariété ministérielle.

François Brabant

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