© HATIM KAGHAT

Cher Paul de Borman,

Avec votre palmarès, vous devriez être une star. Pourtant, un peu plus d’un siècle après vos exploits, vous avez la notoriété plutôt discrète. De quoi interpeller tous ceux qui pensent que les titres rendent éternels. Combien de géniaux inventeurs oubliés pour un De Vinci passé à la postérité ? Combien de vains écrivains pour une Virginia Woolf ? Vous le savez, vous qui avez connu la première finale de Coupe Davis de l’histoire du tennis belge et disputé deux demi-finales à Wimbledon, à l’époque où on jouait encore avec des balles blanches et des raquettes en bois, en pantalon et casquette de laine. Cette époque lointaine où le tennis ne portait pas encore son nom définitif. Venu du Royaume-Uni, exclusivement joué sur gazon à ses débuts, ce sport ne fut en effet codifié et déposé à la Chambre des métiers de Londres qu’en 1874 par le major Walter Clopton Wingfield. Il l’appela le Sphairistiké (art de la balle, en grec) mais sans doute ce bon major mesura-t-il le peu de potentiel qu’un tel nom pourrait avoir cent ans plus tard auprès des sponsors du Grand Chelem. Il se ravisa et l’appela lawn-tennis en 1877, ce qui signifie tout simplement jeu de paume sur gazon.

Paul de Borman (1879 - 1948) - Neuf fois champion de Belgique de tennis, demi-finaliste à Wimbledon, Paul de Borman ne fut pas loin de remporter une première Coupe Davis pour la Belgique en 1904, échouant en finale après une cuisante défaite contre les Britanniques. Sportif accompli, il fait également le bonheur des supporters du Léopold Football Club avec lequel il participe à dix championnats de division 1 nationale entre 1895 et 1905.
Paul de Borman (1879 – 1948) – Neuf fois champion de Belgique de tennis, demi-finaliste à Wimbledon, Paul de Borman ne fut pas loin de remporter une première Coupe Davis pour la Belgique en 1904, échouant en finale après une cuisante défaite contre les Britanniques. Sportif accompli, il fait également le bonheur des supporters du Léopold Football Club avec lequel il participe à dix championnats de division 1 nationale entre 1895 et 1905.© SDP

Voilà donc le sport que vous avez connu, cher Paul, vous qui fîtes partie de ses pionniers en Belgique. Joueur de football au Léopold Club de la plaine Ten Bosch créé en 1893, vous faites en effet partie des fondateurs de la section de lawn-tennis du même Léopold Club en 1898, année de votre premier sacre belge. Vous serez neuf fois champion de Belgique jusqu’en 1912. Et participerez une dizaine de fois au tournoi de Wimbledon.

Il reste bien peu de témoignages de cette époque sur Google Images, qui enregistre des millions de clichés chaque jour mais regorge de vide à mesure que l’on recule dans le temps. 1904, l’Europe est en paix – pour peu de temps -, trop occupée par ses extensions coloniales. La Russie et le Japon, eux, sont en guerre. Antonín Dvorák et Anton Tchekhov tirent leur révérence, Johnny Weissmuller, Pablo Neruda et Count Basie voient le jour. Et vous, mon cher Paul, vous disputez une demi-finale à Wimbledon et une finale belge de Coupe Davis ! Bon, votre adversaire, les îles Britanniques, ce n’était pas de la petite bière : un seul set emporté sur cinq matchs par la Belgique, c’est peu. Mais l’exploit que vous partagiez avec Willy Le Maire de Warzée d’Hermalle était proprement incroyable ! Pas de tweets pour saluer vos résultats point par point. Pas de fil info pour permettre à vos fans transis de suivre vos exploits. Cela ne vous empêcha pas de continuer à jouer avec le même plaisir après cette cuisante défaite, affûtant le fameux service qui fit de vous l’un des adversaires les plus redoutés du circuit. Vous fûtes en effet parmi les premiers à utiliser le lift dès la mise en jeu. Comment je le sais ? Mais parce que c’est précisément ça qui reste de vous, aujourd’hui, mon cher Paul de Borman. Espériez-vous atteindre grâce à vos résultats une forme d’immortalité ? Sûrement un peu. Quel sportif n’y pense pas ? Pourtant, plus d’un siècle après, vous avez accédé à la plus belle des formes d’éternité : Nabokov vous cite nommément dans Lolita. Et si, même pour une ligne, faire partie d’une oeuvre incontournable de la littérature, c’était ça, accéder à la postérité ? …

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