Charleroi, nom propre à particules sales

Charleroi figure au palmarès des villes européennes les plus polluées. Sous la pression des habitants, de nombreux investissements ont été réalisés pour limiter le taux d’émission de particules fines dans l’atmosphère.

Il est des records dont on se passerait bien. En 2006, les capteurs du réseau Celine, le contrôleur de la qualité de l’air en Belgique, enregistraient 175 jours de dépassement de la norme de 50 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air à la station de Marchienne-au-Pont. Rebelote en 2007 avec 149 jours. Redoutables, ces minuscules poussières en suspension dans l’atmosphère : elles pénètrent profondément dans l’appareil respiratoire, entraînant allergies, bronchites, et crises d’asthme. Pire, elles pourraient jouer un rôle non négligeable dans la surmortalité, toutes causes confondues, que l’Institut scientifique de santé publique de la Communauté française a observée à Charleroi.

Avec une forte concentration d’industries à deux pas du centre, un parc immobilier plutôt vétuste et un important réseau routier qui traverse la ville, la cité du pays noir cumule les sources de ces émissions microscopiques.  » C’est une configuration que l’on ne retrouve nulle part ailleurs « , admet l’un des responsables du sidérurgiste Industeel. Pour compléter le tableau, Charleroi est située dans une cuvette. Le moindre phénomène d’inversion climatique empêche la dispersion des polluants dans l’atmosphère et un pic de pollution est immédiatement atteint.

Inquiète, la population pointe du doigt la sidérurgie.  » Cela fait plusieurs années que les Carolos viennent me voir en m’apportant des poussières récupérées sur leur véhicule ou devant leur porte, raconte Jacques Coupez, président du comité des riverains. Les gens sont de plus en plus conscients des conséquences de la pollution sur la santé et ils voient ces usines avec une certaine appréhension (voir encadré).  »

Les pics les plus sérieux en 2006 et 2007

Philippe Maesen, chercheur à la Faculté des sciences agronomiques de Gembloux, a mis en place, avec son équipe, un système de capteurs alternatifs qui complètent les mesures de Celine. En suivant l’évolution d’une dizaine de bacs à plantes sur le territoire de la commune, ces experts observent, depuis trente ans, les conséquences de la pollution de l’air sur des organismes vivants. Leurs cobayes : ray-grass et luzerne, deux végétaux qui résistent plutôt bien aux polluants atmosphériques.  » Pendant une dizaine d’années, la quantité de zinc, de plomb, de fer et de cadmium présente dans les échantillons a diminué, précise le scientifique. Depuis 2003, les analyses montrent une nette augmentation de ces polluants pour atteindre un pic en 2006 et 2007. »

L’inquiétude croissante des riverains

Une courbe de croissance de la pollution quasiment calquée sur celle de la demande mondiale d’acier. Car aujourd’hui la sidérurgie carolo se porte bien et les carnets de commandes des usines sont remplis.

 » Au début de ce nouveau boom de l’acier, l’outil de production était poussé à fond, raconte Jacques Coupez. D’inquiétants nuages de poussières et de fumées s’échappaient des ouvertures dans le toit des ateliers. Les interpellations publiques lors des conseils communaux ne débouchaient que sur un flot de paroles lénifiantes par peur, sans doute, que l’on remette la filière en question. Mais ça n’a jamais été le moteur de notre action. »

Sans réponse, les interrogations des riverains se font de plus en plus pressantes. La pollution de l’air devient l’un des thèmes de la campagne électorale des élections communales de 2006, qui placent une nouvelle équipe aux commandes.  » Le lendemain de ma prise de fonction, j’ai rencontré le ministre wallon Benoît Lutgen, en charge de l’environnement, se souvient Philippe Sonnet, échevin de l’Environnement à Charleroi. J’ai mis en place une structure réunissant les autorités régionales et communales, les industriels, les représentants du personnel et les riverains. Nous avons fixé ensemble les limites d’émissions autorisées dans le cadre des nouveaux permis d’environnement accordés aux entreprises. » Une démarche que ces dernières ont d’autant plus facilement acceptée que la conjoncture économique est actuellement porteuse.

De fait, 115 millions d’euros viennent d’être investis par les entreprises, sur fonds propres, pour limiter leurs émissions. De l’argent qui servira principalement à revoir leur système de captation, de filtrage et de stockage des poussières. Mais la négociation accouche également d’une mauvaise surprise. Carsid, l’un des trois grands industriels présents sur place, a décidé de fermer la dernière cokerie de la ville au début de l’année. Les investissements à y réaliser auraient été trop importants.

 » On a cherché à maquiller d’environnement une décision uniquement guidée par des motifs économiques, fulmine Jean-Marie Hoslet, responsable provincial de la CSC Métal. Résultat, 200 personnes ont été reclassées ou prépensionnées. Mais c’est surtout une hypothèque sur la pérennité du site à plus long terme. » Même son de cloche chez les riverains.  » Nous n’avons jamais exigé la fermeture de la cokerie, affirme Jacques Coupez. Nous avons toujours demandé que les investissements réalisés se fassent sans perte d’emplois. » Ce dernier ne partage pas le constat pessimiste du syndicaliste :  » L’abandon d’outils obsolètes est aussi une chance de voir la sidérurgie se tourner vers le développement durable. »

Personne ne se risque à prédire le résultat de ces investissements sur la qualité de l’air. Il est encore trop tôt pour en mesurer l’impact, d’autant que les particules en suspension restent longtemps dans l’atmosphère.

Les mesures de Celine réalisées sur les quatre premiers mois de l’année sont plutôt encourageantes : 34 jours de dépassement de la norme, pour 70 en 2006 et 68 en 2007, sur la même période.  » C’est un jour de moins que ce qui est toléré annuellement par la directive européenne, souligne Xavier Desgain, conseiller communal du groupe Ecolo. On peut craindre que d’ici à la fin de l’année, des conditions météo défavorables amèneront de nouveaux pics de pollution. Or les industriels ne vont pas injecter 115 millions d’euros tous les ans. Il est temps de s’attaquer aux problèmes de mobilité et d’isolation des logements. »

Il reste du pain sur la planche : lors des récents pics de pollution, la Région wallonne était la seule du pays à ne pas prendre de mesures c£rcitives pour limiter la vitesse des automobilistes. D’ailleurs, à Charleroi, il n’y a pas de panneaux de signalisation sur le territoire de la commune pour indiquer les limites de vitesse à respecter en cas d’alerte…

Ol. H.

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