Ceux qui défient Assad

Sunnites, Kurdes, chrétiens, vieux militants en exil, jeunes insurgés de la génération Facebook… L’opposition devra surmonter ses différences et ses divisions pour ébranler un régime plus féroce et plus isolé que jamais.

Au mieux, c’est une mosaïque aux couleurs vives et au design futuriste ; au pire, un terne bric-à-brac de factions rivales. Féroce jusqu’à la démence, la fuite en avant répressive du régime baassiste – 1 300 morts et 10 000 arrestations – contraint l’opposition syrienne à taire ses dissensions. Reste à savoir ce qui, hormis leur commune aversion envers le pouvoir clanique de Bachar al-Assad, peut souder sunnites, Kurdes, chrétiens, Frères musulmans, libéraux, vieux communistes et jeunes cyberdissidents, notables tribaux, résistants de l’intérieur et intellectuels de la diaspora exilés depuis des lustres.

Des fissures se dessinent au sein de l’armée

Il est vrai que la coterie alaouite aux manettes du pays depuis 1970 semble s’ingénier à souffler sur les braises de la révolte déclenchée voilà trois mois et à unifier une nébuleuse hétérogène. Pour preuve, la reconquête à l’arme lourde – chars et hélicoptères d’attaque -, le 12 juin, de la ville rebelle de Jisr al-Choughour (nord-ouest), prélude à la fuite vers la Turquie voisine de milliers de civils affolés. Guerre sans merci livrée à des  » gangs terroristes armés « , claironnent les autorités. Anéantissement d’une mutinerie, rétorquent témoins et déserteurs. Pour peu qu’ils disent vrai, l’épisode annonce un changement de nature du bras de fer. Si les défections, marginales à ce stade, n’affectent que le contingent des conscrits, si la loyauté des unités d’élite – garde républicaine et 4e division blindée – paraît inaltérable, des fissures se dessinent. Selon divers récits crédibles, des soldats ont ainsi été exécutés pour avoir refusé de tirer sur les  » insurgés « . Et la rumeur prête à plusieurs tribus d’une région frontalière de l’Irak l’intention de défier les soudards de Bachar.

Dans l’adversité, les opposants s’efforcent de serrer les rangs au gré de congrès et de colloques. Il y eut, dès avril, la réunion d’Istanbul, dominée par les islamistes en exil. Puis, du 31 mai au 2 juin, le forum d’Antalya. Lequel eut le mérite de rassembler, dans un hôtel de la Riviera turque, un panel bien plus £cuménique de 300 délégués, dont une cinquantaine venus de la métropole damascène, de Deraa, épicentre du soulèvement, ou des fiefs kurdes. Quoique boudé par plusieurs vétérans de la dissidence laïque, le rendez-vous aura mobilisé maints signataires de la Déclaration de Damas pour le changement démocratique en Syrie, plate-forme adoptée en octobre 2005 et où se côtoient toutes les familles du front du refus, pionniers de la société civile et défenseurs des droits de l’homme compris. Financé notamment par les frères Ali et Wassim Sanqar, cadors du marché automobile et du BTP en conflit avec l’affairiste Rami Makhlouf, cousin de Bachar, ce happening accouchera d’un conseil consultatif de 31 membres, appelé à désigner une instance exécutiveà Les congressistes réclament en outre la démission immédiate du raïs syrien et la tenue de scrutins législatif et présidentiel transparents. Exigences incantatoires qui ne sauraient masquer des divergences tenaces, portant sur la révision de la Constitution ou la création d’un conseil national de transition à la mode libyenne. En fait de polyphonie, on eut droit à une empoignade cacophonique. En filigrane, la ligne de faille classique entre combattants du front intérieur, entravés par l’étroitesse de leur marge de man£uvre, et les militants de la diaspora, soupçonnés de méconnaître le terrain. Trois jours plus tard, nouveau récital, donné cette fois à Bruxelles sous l’égide d’une Coalition nationale de soutien à la révolution syrienne. A la clé, la naissance d’une commission juridique appelée à pourvoir la Cour pénale internationale en preuves des atrocités commises par les nervis du pouvoir. Tentés initialement de noyauter l’insurrection, sinon d’en confisquer les commandes, les Frères musulmans, au demeurant divisés, font désormais profil bas : consciente des limites de son enracinement, la mouvance islamiste a compris qu’elle offrirait ainsi au régime honni l’épouvantail rêvé.

Des martyrs mais pas de leaders

A l’instar du  » guide général  » de la confrérie, Mohamad Riyad al-Chaqfeh, établi au Yémen, ses animateurs, qui jurent avoir renoncé à l’islamisation de l’Etat, affichent un soutien un rien suiviste à cette  » révolution pacifique et nationale « . D’autant qu’il leur faut purger le passif du pacte éphémère conclu en 2006 avec l’ancien vice-président Abdel Halim Khaddam, ponte du système en rupture de ban ; et ce sous le regard bienveillant de la monarchie saoudienne et de l’administration Bush.

Tel est à la fois l’atout maître et le principal handicap du soulèvement : il a pour figures de proue des martyrs ou des francs-tireurs embastillés, tel l’ancien député Riad Seif, et non des leaders. Mais si nul, à ce stade, ne peut prétendre parler en solo au nom de la rébellion, des centaines de jeunes pionniers, virtuoses de la page Facebook ou de la vidéo pirate postée sur YouTube, en incarnent la modernité. A commencer par les fantassins du réseau Syrian Revolution 2011, affranchis de toute allégeance confessionnelle. Encore leur faut-il déjouer, sur le champ de bataille virtuel de la cyberpropagande, les man£uvres des hackers du régime, équipés et épaulés par leurs parrains iraniens. Les outils de la subversion peuvent devenir les instruments de la répression, qu’il s’agisse d’identifier les meneurs ou de semer le trouble à coups d’intox et de messages bidon. Si Damas a levé en février l’interdit qui pesait depuis trois ans sur Facebook, ce n’est certes pas par souci d’ouverture.

 » A terme, prédit un diplomate familier des arcanes syriens, le régime est condamné. Bachar finira broyé par l’engrenage de la violence. Sa coterie tente de relever le mur de la peur, mais ça ne marche plus.  » Une certitude : les bâtisseurs de l’après-Assad hériteront d’un champ de ruines.

VINCENT HUGEUX, AVEC HALA KODMANI

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content