Dans Animans, les comportements outranciers flirtent avec l’animalité, dans un décor constitué de néons et… de pain. © Compagnie Caminante

Cet animal d’homme

La compagnie Caminante plonge dans la face la plus obscure de l’humain. Animans raconte sans mots et à travers un langage chorégraphique «pauvre» nos attaches autodestructrices. Une vision cauchemardesque, extrêmement lucide.

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Qu’est-ce qui fait la différence entre l’être humain et l’animal? Telle était à l’origine la question – de leur propre aveu, très générale et un peu naïve – que se sont posée les trois meneurs de la compagnie de danse contemporaine Caminante comme point de départ de leur nouvelle création au titre en mot-valise explicite, Animans (1). C’est le troisième spectacle – après le duo sur le masculin et le féminin Men’s Day (2017) et le solo sur la douleur entre vérité et mensonge Palma (2018) – de cette compagnie à l’ ADN très européen, reflétant éloquemment la mobilité de la jeune création actuelle. Entre les Espagnoles Ana Paula Gusmao et María Montero et le Franco-Italien Nicola Vacca, la rencontre s’est produite au Real Conservatorio Profesional de Danza Mariemma, à Madrid, avant que les trois artistes ne s’installent à Paris et à Bruxelles, où la compagnie est principalement ancrée aujourd’hui.

En tant qu’humains, nous avons la capacité de progresser, mais nous restons dans une espèce de boucle infernale dont nous n’arrivons pas à sortir.

«J’ai déménagé à Bruxelles à l’âge de 23 ou 24 ans, parce que j’avais beaucoup entendu parler de la danse contemporaine belge, avec des compagnies comme Peeping Tom et Rosas (Anne Teresa De Keersmaeker) et des chorégraphes comme Wim Vandekeybus, raconte María Montero, originaire de La Línea de la Concepción, en Andalousie, et que l’on a pu voir chez nous notamment dans les spectacles de La Troupe du possible ( A propos d’Artaud, Fiat Lux! ). «Moi, j’adorais en particulier Vandekeybus, précise Ana Paula Gusmao, Madrilène d’origine, formée aussi en théâtre à l’école Cristina Rota. Pour la technique, la virtuosité, le défoulement du corps, le fait d’aller vers les extrêmes.»

Au pain sec

Dans Animans, cette exploration des extrêmes est bien présente, mais Caminante donne au concept de virtuosité une acception bien plus large que chez ses modèles belges. «La virtuosité peut se placer dans le ressenti, par exemple, estime Nicola Vacca, né en Sardaigne et passé, entre autres, par l’école du Balletto di Toscana, à Florence. Comment ressentir quelque chose au plus profond de soi, le pousser le plus loin possible pour en créer de la matière chorégraphique? Avec Animans, c’est ce qu’on a fait: épuiser des sensations, les pousser très loin.»

Cette nouvelle création, présentée aux professionnels au Marni pendant le confinement et trouvant aujourd’hui un «vrai public» aux Riches-Claires, réunit trois personnages dont les comportements outranciers flirtent effectivement avec l’animalité, dans un décor (signé Alessandra Ferreri) constitué de néons et… de pain. Une masse de pains de différentes formes, montagne surréaliste crissante, croquante et comestible. «Nous avions commencé à traiter des actions liées aux besoins fondamentaux de l’être humain et qui nous rapprochent de l’animal: dormir, manger…, souligne Nicola Vacca. Le pain est une matière symboliquement intéressante, c’est l’aliment par excellence, indicateur de bien-être ou de l’absence de nourriture. Et puis, c’est une matière qui s’abîme – un peu comme nos personnages –, qui durcit, qui s’écrase. Et sa couleur beige, avec notre peau et nos costumes beiges, nous permettait de nous y camoufler. En ce qui me concerne, c’est aussi lié à un souvenir d’enfance: chez ma grand-mère, le pain devenu dur, on le donnait aux lapins.»

Un zoo

Cette image de pain rassis balancé aux animaux, réactivée puissamment dans Animans, convoque par ricochet celle de créatures enfermées, comme ces bêtes dépendant pour leur alimentation des êtres humains qui s’en chargent. «Le public, presque comme dans un zoo, a ici l’occasion d’assister à certains comportements», confirme Nicola Vacca. Grâce à cet effet loupe de la cage virtuelle, ce sont en réalité les facettes les plus sombres de l’humain qui ressortent ici, à travers ces trois personnages aux obsessions diverses, qu’une formation chez la chorégraphe suisse Yasmine Hugonnet a nourri.

L’un, incarné par Ana Paula Gusmao, se vautre dans le pain de façon lascive, l’accumulant sous lui, en miroir des amas stimulés par la société de consommation. L’ autre, endossé par María Montero, reste longtemps quasi immobile, complètement fasciné par un cube lumineux dont l’éclat n’est pas sans rappeler celui des smartphones auxquels nous sommes tous collés. A l’opposé, le troisième, que porte une vraie prouesse d’endurance de Nicola Vacca, se lance dans un mouvement obstiné, poids du corps sur une jambe puis sur l’autre, sur la musique répétitive d’influence techno composée par Joshua Vanhaverbeke, vers un épuisement physique (éreintant aussi pour les spectateurs) proche de la transe mais aussi de l’autodestruction. «En tant qu’humains, nous avons la capacité de progresser, de faire mieux, mais nous restons dans une espèce de boucle infernale dont nous n’arrivons pas à sortir», conclut María Montero, achevant ainsi de souligner la portée philosophique de cette fable sombre, forte, entêtante.

Animans, du 28 au 30 mai aux Riches-Claires, à Bruxelles.

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