Ce que les bombes ont changé

Il n’y a pas de  » bons  » et de  » mauvais  » terroristes. C’est pour avoir négligé cette évidence que le Parti populaire espagnol a été chassé du pouvoir aux élections du 14 mars, alors que les sondages l’avaient donné vainqueur. Tout s’est joué dans la dernière ligne droite, après les terribles attentats qui ont frappé Madrid le jeudi 11. S’agissant d’attribuer la responsabilité du carnage, le Premier ministre José Maria Aznar et ses amis politiques ont, comme un seul homme et sans états d’âme, choisi le  » bon  » coupable en pointant du doigt l’ETA, parce que sa désignation leur paraissait rentable sur le plan électoral. L’implication du mouvement séparatiste basque aurait montré, a posteriori, combien le gouvernement avait eu raison de s’attaquer sans concessions à une mouvance capable, dans un dernier soubresaut désespéré, de massacrer froidement plus de 200 navetteurs anonymes. Dès les premières heures de l’enquête, des indices contraires se sont pourtant multipliés, orientant plutôt les recherches vers une piste islamo-terroriste. Mais une telle hypothèse ne cadrait pas avec la stratégie du Premier ministre. En accepter l’éventualité, c’eût été admettre que les attentats étaient peut-être une  » punition  » adressée à l’Espagne, coupable, aux yeux des  » fous de Dieu « , d’avoir appuyé l’intervention américaine en Irak. Or Aznar savait qu’il avait suivi Washington contre le v£u de l’immense majorité de sa population, dont 80 % était hostile à l’aventure irakienne. Parce qu’il ne voulait pas apparaître comme celui qui avait dangereusement exposé son pays à la vindicte islamiste, le gouvernement a tout fait pour écarter la  » mauvaise  » piste et persuader l’Espagne et le monde que le carnage avait bien été perpétré par l’ETA. Afin d’y parvenir, Aznar n’a ménagé aucun effort, allant jusqu’à téléphoner personnellement aux responsables des principaux médias pour leur prêcher la  » bonne  » parole, tandis que sa ministre des Affaires étrangères demandait aux ambassadeurs de ne manquer aucune occasion d’accuser le groupe extrémiste basque. De son côté, la télévision publique modifiait ses programmes pour diffuser une émission consacrée aux crimes de l’ETA.

Au-delà de son audace, digne d’un régime totalitaire, cette entreprise de manipulation atteignait un tel niveau de grossièreté que les Espagnols ont rapidement éventé la duperie. Ils n’ont pas pardonné au Parti populaire (PP) ce mensonge d’Etat qui rappelle la tromperie des gouvernements américain et britannique sur les armes de destruction massive en Irak. Dimanche, la confiance était rompue et les résultats électoraux l’ont confirmé sans appel : le PP d’Aznar sèchement battu, ce sont les socialistes de José Luis Rodriguez Zapatero qui présideront aux destinées de l’Espagne pendant les quatre années à venir.

Plus qu’une simple alternance du pouvoir, ce basculement de majorité dans le cinquième grand pays d’Europe est un véritable changement d’orientation. Ses effets, annoncés comme peu spectaculaires sur le plan intérieur, seront en revanche sensibles à l’échelle européenne et mondiale.

Avec l’éviction d’Aznar et des siens, George W. Bush et Tony Blair perdent leur allié le plus déterminé en Europe. Le futur Premier ministre espagnol les a déjà invités à  » faire leur autocritique  » à propos de l’Irak, dont il considère l’invasion comme une  » erreur  » et l’occupation comme un  » désastre « . Parallèlement, l’Espagne viendra conforter le trio franco-germano-belge, ce noyau européen qui s’était montré le plus hostile à l’aventure irakienne. Zapatero a confirmé son intention de retirer dès l’été le contingent espagnol qui participe à l’occupation de l’Irak, sauf si la situation diplomatique connaissait, d’ici là, une évolution allant dans le sens souhaité par la nouvelle diplomatie espagnole : un retour effectif à la souveraineté de Bagdad et une implication réelle de l’ONU dans la gestion de la crise. La donne change aussi en Europe, où Zapatero tournera le dos à l’atlantisme d’Aznar pour se rapprocher de l’axe franco-allemand. Fédéraliste convaincu, il s’efforcera de faciliter l’adoption de la Constitution européenne, bloquée l’an dernier par l’ancien gouvernement espagnol et par la Pologne, désormais plus isolée.

Les changements à venir dans la donne géopolitique ne peuvent esquiver la première évidence issue des attentats du 11 mars : l’Europe est désormais une cible du terrorisme de masse. Qu’il ait frappé l’Espagne doit sans doute inquiéter les pays qui, comme la Grande-Bretagne, l’Italie ou la Pologne, ont emboîté le pas aux Etats-Unis sur le sentier de la guerre en Irak. Les autres auraient cependant tort de se croire assurés contre la menace. Car les fous de Dieu n’obéissent pas nécessairement à une logique géopolitique  » rationnelle « , qui distinguerait les  » bons  » chrétiens des mauvais  » croisés « . Les terroristes frappent là où ils peuvent, et pas forcément où ils veulent. De plus, l’idée selon laquelle Oussama ben Laden, assiégé dans son repaire, tirerait méticuleusement les ficelles de la terreur depuis le sommet de la pyramide Al-Qaida, est une vue de l’esprit des Occidentaux, toujours en quête de schémas structurés. Depuis la neutralisation des talibans afghans, le terrorisme islamiste est plus disséminé, plus éclaté, plus informel, mais sans doute pas moins riche en effectifs. La lutte contre ses agents est donc une priorité à laquelle les Européens doivent s’attacher avec une détermination renforcée, même si la parade absolue n’existe pas. Témoin : Israël, qu’aucun pays au monde n’égale sur le plan de l’effort sécuritaire, n’est jamais parvenu à se mettre à l’abri des représailles meurtrières auxquelles l’expose sa politique palestinienne. De même, la  » guerre à la terreur  » décrétée par le président Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, loin d’avoir désarmé l’ennemi, semble avoir plutôt renforcé ses capacités dévastatrices. Si, à terme, ce constat se confirme, il méritera une réflexion approfondie.

Jacques Gevers

Le carnage de Madrid aura des répercussions à l’échelle européenne et mondiale. Voici comment

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