Calamity J., phobie de la Flandre

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Elle désespère le monde politique, ulcère les patrons, passe très mal dans une opinion conditionnée jusqu’ à la caricature : Joëlle Milquet, ministre et présidente du CDH, s’est mise durablement à dos la Flandre. Pourquoi tant de haine ?

Les lieutenants de Bart De Wever adorent servir l’anecdote, certains qu’elle fera mouche devant une assemblée de militants. Les histoires de bagnole, ça parle toujours aux gens. Idéal pour chauffer une salle. Les Flamands doivent savoir que si leur plaque d’immatriculation relookée à l’européenne a néanmoins conservé sa belgitude, c’est avant tout à Joëlle Milquet qu’ils le doivent. A la N-VA, on en fait encore ses choux gras, deux ans plus tard. Le ridicule ne tue pas : une vice-Première ministre et présidente de parti francophone qui s’épuise à défendre une combinaison de chiffres et de lettres en rouge et blanc, en dépit des recommandations techniques qui plaidaient pour le noir et blanc… Une broutille, trois fois rien. Mais qui en dit tellement long sur le personnage et son côté buté. Sur cette allergie à toute volonté de changement. Comme l’écrivait rageusement un éditorialiste flamand, prenant à témoin cet accès et excès de nostalgie :  » Allez un peu discuter de la scission de BHV ou de plus d’autonomie pour les entités fédérées avec de telles politiciennes. Impossible, naturellement. « 

La Flandre ne passe plus rien à Joëlle Milquet. Ou si peu. Quoi qu’elle dise ou qu’elle fasse, la ministre fédérale de l’Emploi ne fait qu’aggraver son cas. Février 2009, Opel Anvers appelle à l’aide le pouvoir fédéral pour se tirer d’affaire : le quotidien populaire à grand tirage Het Laatste Nieuws barre sa Une d’un impitoyable  » Pas d’argent pour Opel  » accolé au portrait de Joëlle Milquet,  » opposée à l’opération de sauvetage « . Message ravageur. La machine à embrigader les consciences flamandes tourne à plein régime : jeunes chômeurs ou travailleurs âgés, les masses laborieuses de Flandre ont toujours une bonne raison de gémir sous les mesures intempestives de Joëlle Milquet. Même les personnes handicapées en quête d’un job en Flandre auraient eu à souffrir de sa tutelle. Cette diablesse, fantasque, ingérable, têtue, n’obéirait qu’au langage de la menace. Il faut que les ministres flamands de l’Emploi dégainent l’arme juridique du conflit d’intérêts pour ramener Milquet à de meilleurs sentiments. A la N-VA, la messe est dite depuis longtemps. Au printemps 2010, la députée flamande Helga Stevens lançait l’anathème. Il n’a pas varié aujourd’hui :  » Milquet ne veut rien entendre des besoins et des intérêts flamands. Selon elle, il n’existe qu’une seule réalité belge, entendez francophone. C’est Madame toujours non.  » Dans le jargon nationaliste flamand, le crime porte un nom : la  » Milquetiaanse belgitude « .

Cela fait quatre ans que cette posture agace prodigieusement la Flandre. Depuis ce mémorable été 2007, au cours duquel la présidente du CDH a hérité de ses galons de  » Madame Non « . Les années passent, la focalisation demeure. Seul le FDF Olivier Maingain fait à ce point figure d’abcès de fixation.  » Sauf qu’aujourd’hui Milquet n’est plus considérée comme la femme capable de faire la différence. Elle a perdu les dernières élections, elle n’est plus que no 3 ou 4 en Wallonie « , rectifie Eric Van Rompuy, l’un de ses plus fidèles détracteurs. Le député régional CD&V y trouve une raison de plus pour pester :  » Joëlle Milquet ne comprend rien à l’opinion publique flamande, elle n’a toujours pas saisi le changement qui s’y est produit. Son profil néobelgiciste en a fait la fossoyeuse du pays, en faisant le jeu de la N-VA.  » Et au passage les malheurs du CD&V, qui lui attribue volontiers une bonne part de ses déboires.

Sulfureuse réputation. Qui a débordé le biotope politique flamand pour gagner le champ patronal. En toile de fond, l’éternel chef d’accusation : Milquet roule pour Bruxelles, la Wallonie et les syndicats ; Milquet contrarie les appétits de la Flandre et les intérêts de son économie. Début avril, la présidente du CDH décroche la timbale. L’organisation patronale flamande Voka reçoit les quatre présidents de parti francophones. La réunion d’information est un bide : le quatuor fait piètre impression à leurs interlocuteurs patronaux, avides de rupture et de révolution copernicienne. Un vrai ch£ur des lamentations : ces francophones n’ont pas de plan, pas de vision pour la Belgique. Et c’est encore Joëlle Milquet qui trinque. Qui a droit à une mention spéciale par l’ex-big-boss de Bekaert et dirigeant d’Agfa-Gevaert. Julien De Wilde s’épanche dans la presse économique flamande :  » Milquet a donné une courte présentation du transfert de compétences en matière d’emploi : 200 000 euros ici, 300 000 euros là. C’était pénible, très pénible. « 

Nul doute que l’homme d’affaires aurait souffert le martyre, si, ce jeudi 12 mai, il s’était glissé dans l’auditoire d’un campus bruxellois : ce soir-là, la présidente du CDH est venue patiemment expliquer devant les militants le savant montage institutionnel imaginé côté francophone pour tenter de sortir la Belgique de l’ornière.  » Les propositions sont hyper-complexes « , convient l’oratrice. De fait : l’exercice de pédagogie vire à la séance de dépeçage. Visualisé sur slides, l’Etat fédéral part un peu plus en lambeaux, tout en conservant assez de gras pour survivre. Car  » le francophone, son identité, c’est le fédéral, cela reste la Belgique. Même s’il ne plante plus son drapeau « , appuie la présidente du CDH. Vision d’horreur pour tous ces entrepreneurs flamands, les yeux exclusivement tournés vers une Flandre qui rêve de faire cavalier seul. Qui trépigne à l’idée de faire main basse sur les leviers hautement stratégiques de la politique de l’emploi. Manque de bol : Calamity J. veille au grain.

Milquet attire les ennuis dans le nord du pays. Elle prend tous les coups, à force de rester en première ligne sur les deux fronts : être à la fois ministre fédérale de l’Emploi et présidente d’un petit parti francophone, le cumul est devenu affreusement lourd à porter. Entre la N-VA et le Voka, Milquet est prise en tenaille. Exposée à un infernal tir de barrage. Fin avril, c’est le patron de l’Unizo, Karel Van Eetvelt, qui flingue  » la ministre anti-patron « ,  » ses décisions unilatérales « , sa manie de tout vouloir régenter.  » Elle est démissionnaire, donc je ne peux pas exiger sa démission. Je peux seulement espérer qu’un nouveau gouvernement sera rapidement mis sur pied, dans lequel elle n’occupera plus cette fonction.  » Le porte-voix des PME flamandes assume la virilité du ton :  » C’est dans notre culture. A l’inverse des Wallons, qui s’y prennent de manière plus diplomatique, les patrons flamands ont l’habitude de dire les choses de manière plus tranchée aux ministres.  » Sur le fond, Van Eetvelt pare le coup :  » Le problème avec Joëlle Milquet n’est pas communautaire. Mais force est de constater que tous ses prédécesseurs à l’Emploi, bien que de gauche ou de centre-gauche, étaient plus soucieux d’équilibre et de neutralité dans ses rapports avec les partenaires sociaux. « 

Le reproche ne trouve qu’un écho assourdi sur le banc patronal wallon.  » L’honnêteté intellectuelle commande de dire que Joëlle Milquet n’a pas non plus la vie facile avec les syndicats. Cela dépasse son cas personnel : aucune organisation patronale ne s’est jamais félicitée des ministres de l’Emploi, qui, par nature, sont voués à préserver ou à stimuler l’emploi. Ce qui les amène fréquemment à se heurter aux intérêts de l’entreprise « , décode Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des entreprises.

Trêve de discussions. Eric Van Rompuy est de ceux qui, en Flandre, ont renoncé à comprendre Joëlle Milquet et sa logique, qui n’attendent plus d’elle un sursaut.  » On ne doute pas de ses bonnes intentions ni de sa bonne volonté à trouver des compromis. Mais le résultat qu’elle produit est inverse : elle a fini par énerver tout le monde par son incapacité à avoir une ligne claire, par cette impression qu’elle donne de ne pas savoir ce qu’elle veut.  » Gros, énorme soupir. l

PIERRE HAVAUX

 » Elle ne veut rien entendre des intérêts flamands. C’est Madame toujours non « 

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