« Briser des tabous budgétaires: prudence! »

Spécialiste des finances publiques à l’université de Mons et membre du Conseil supérieur des finances qui a balisé l’épreuve budgétaire du gouvernement, Joseph Pagano se méfie des pseudo-solutions miracles qui feraient fi du consensus social.

Le Vif/L’Express : Des budgets de crise qui démarrent en douceur : c’est la voie de la sagesse ?

> Joseph Pagano : C’est en phase avec ce que recommande le Conseil supérieur des finances. Le CSF et le gouvernement plaident, avec sagesse, pour un report du gros de l’effort budgétaire au moment où il devrait y avoir reprise de l’activité économique.

Réduire le déficit de 1,5 % du PIB en 2010-2011, c’est trop peu et trop tard, regrette le groupe de réflexion  » Itinera « …

> Je ne partage pas ce point de vue. Il ne faudrait pas que le remède soit plus dévastateur que le mal.

Attendre avant de porter le fer, ce n’est pas le payer chèrement ?

> Retarder l’effort aura un coût. La dette publique augmente et génère des intérêts : 12 milliards d’euros ainsi versés pour rien chaque année, c’est l’équivalent des budgets réunis de la Région wallonne et de la Communauté française ! Je ne dis évidemment pas qu’il ne faut rien faire : à politique inchangée, nous irions vers un déficit de 7,5 % du PIB d’ici à 2015. Une voie sans issue.

Le Conseil supérieur des finances parle d' »assainissement budgétaire d’envergure ». Tôt ou tard, ça va tout de même saigner ?

> Le défi est là : pour retrouver l’équilibre budgétaire à l’horizon 2015, il faut trouver environ 25 milliards d’euros. Ou 1000 milliards de francs belges en six ans. On table sur une reprise de l’activité économique à partir de 2012, ce qui permettra d’imposer l’effort dans un contexte plus favorable. Mais le citoyen en ressentira les effets, c’est clair.

Pourra-t-on surmonter l’épreuve sans thérapie de choc ?

> Je ne crois pas dans une révolution budgétaire, dans les  » solutions miracles « . Je reste partisan de la juxtaposition de mesures plus modestes dont l’addition finira par avoir l’effet souhaité.

La mode est pourtant de vouloir s’attaquer aux tabous : haro sur la fonction publique, relever l’âge de la retraite, s’attaquer aux coûts de l’enseignement…

> Prudence. Briser des tabous représente un tel coût en termes de consensus social qu’il faut y regarder à deux fois pour juger de son efficacité. Relever l’âge légal de la retraite ? Courageux peut-être mais surtout téméraire puisque le problème n’est pas là mais dans les sorties prématurées du marché du travail. Une fois la crise passée, le système des prépensions, lui, deviendra intenable. Un réseau unique d’enseignement ? Je ne crois pas que la société belge ait la maturité nécessaire pour en arriver là. Moins de fonctionnaires ? D’accord, mais progressivement. Et pour en arriver à moins d’agents de l’Etat mais mieux formés et donc mieux payés. On ne peut pas licencier 10000 à 15000 fonctionnaires d’ici à dix ans. Il y a des règles, des contraintes statutaires. Une politique budgétaire ne peut être détachée de la réalité sous peine de courir le risque d’échouer. La paix scolaire, la paix sociale, c’est aussi appréciable.

Ce qui condamne les gouvernements à recourir à des filons somme toute classiques pour boucler leur budget.

> Un fonctionnaire coûte en moyenne 50 000 euros par an : va-t-on supprimer 400 000 emplois publics sur 800 000 pour économiser 20 à 25 milliards ? Les marges de man£uvre sur les frais de fonctionnement sont très limitées. Les mesures les plus spectaculaires n’ont pas toujours l’efficacité que l’on croit. Voyez les provinces wallonnes : elles représentent 890 millions d’euros de dépenses par an. Dont 526 millions en frais de personnel, qu’il faudra recaser à d’autres niveaux de pouvoir, et 108 millions de dette provinciale qu’il faudra rembourser. Ce qui laisse une marge de man£uvre, certes non négligeable, mais ramenée à 250 millions d’euros. Sur 20 à 25 milliards de déficit global, vous voyez l’ordre de grandeur.

Votre recette, à titre personnel ?

> Outre des économies sur le fonctionnement de l’Etat, il faudra des recettes fiscales supplémentaires. L’impôt sur le revenu est déjà suffisamment élevé. Par contre, augmenter la fiscalité sur les carburants est une idée à analyser. Mais les sommes dégagées doivent servir à résorber le déficit budgétaire avant d’être affectées à des politiques environnementales. Il faut aussi exploiter toutes les recettes non fiscales possibles, car ce sont les plus indolores. Comme la prolongation du nucléaire, qui peut rapporter 250 millions d’euros par an.

Faire cracher les banques au bassinet, c’est la moindres des choses ?

> Je suis un peu plus réticent. Non pas sur le principe, bien sûr. Mais il faut que les banques soient en état de supporter la contribution qui leur est imposée. Prudence, là aussi.

Pas touche aux mouvements spéculatifs, à la taxation des revenus du capital ?

> Si, mais à très faible dose. A l’ère de la mobilité des capitaux, on ne peut pas imaginer un prélèvement lourd. Mais une taxe quasi symbolique, oui.

Abaisser la TVA dans l’Horeca à 12, voire 6 %, n’est-ce pas un luxe impayable en ces temps de dèche budgétaire ?

> Personnellement, je n’en vois pas l’utilité. A fortiori dans le contexte budgétaire actuel. Quand on va au restaurant, on peut tout de même payer 21 % de TVA, non ? Tant qu’à faire, mieux vaut ne pas toucher aux accises sur le diesel : car les gens doivent aussi se déplacer pour travailler. Créer 15 000 emplois en réduisant la TVA à 6 % dans l’Horeca : j’ai des doutes énormes.

C’est le même procès intenté aux intérêts notionnels : coûteux sur le plan budgétaire mais sans effets tangibles sur l’emploi.

> C’est beaucoup plus délicat d’y toucher, même si je n’en suis pas partisan. L’économie a horreur de l’incertitude. Faire marche arrière sur une mesure annoncée à grand renfort de publicité, c’est un mauvais signal.

Un grand classique dans tout exercice budgétaire : les recettes de la lutte contre la fraude fiscale. Ne prend-on pas ses rêves pour des réalités ?

> Vous avez raison. On prévoit toujours dans ce poste de quoi combler les trous budgétaires. Il n’est pas sérieux de miser gros sur la lutte contre la fraude fiscale. Quelques centaines de millions d’euros, tout au plus. Deux faits nouveaux, cependant : une attitude générale beaucoup moins conciliante envers les paradis fiscaux, et le contexte de crise profonde qui ravive la nécessité de cette lutte.

Quel est le niveau de pouvoir qui vous donne le plus de soucis ?

> L’Etat fédéral. Il est coincé entre l’enclume de la dette publique et le marteau du coût du vieillissement.

Les Régions et les Communautés assument-elles suffisamment leur part de l’effort ?

> Les entités fédérées ne disposent pas de leviers de man£uvre comparables au fédéral en termes de capacité fiscale. Elles n’ont ni centrales nucléaires à prolonger, ni banques à faire contribuer, ni entreprises à privatiser. L’effort ne peut donc pratiquement que porter sur les dépenses. C’est surtout le cas des Communautés. Cela dit, elles prennent en charge 35 % de l’assainissement budgétaire, ce n’est pas négligeable.

La Commission européenne entame une procédure contre la Belgique pour déficit excessif. C’est fâcheux ?

> C’est du fétichisme ! Trois Etats membres seulement échappent à cette procédure. C’est la norme de 3 % de déficit autorisé qui est devenue anormale, pas les déficits d’aujourd’hui. L’entêtement dogmatique de l’Union européenne mine sa crédibilité : plus personne n’y croit.

Entretien : Pierre Havaux

 » Les mesures les plus spectaculaires n’ont pas toujours l’efficacité que l’on croit « 

 » L’entêtement dogmatique de l’Union européenne mine sa crédibilité « 

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