Boy n the Hood

Le Vif
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Automne 1977, Scott La Rock a 15 ans lorsque la télé montre le président Jimmy Carter visitant South Bronx, un quartier new-yorkais. Souriant de ses grandes dents sudistes, le locataire de la Maison-Blanche a du mal à ne pas paraître hébété devant le désastre. Charlotte Street donne à voir des centaines de mètres de terrain vague et de gravats sur fond d’immeubles incendiés pour cause de spéculation foncière. Scott vit déjà sans père mais avec sa mère, Carolyn Morant, employée municipale, dans le Bronx. D’abord à Morrisania puis à Morris Heights, deux quartiers «résidentiels» moins défaits que Hunts Point.

Eté 1985. Odeur de rouille humide. Mélange d’huile cramée et de pieds fatigués. Après une molle journée de juillet, la pluie s’en est mêlée, s’infiltrant dans les milliers de carcasses de bagnoles agonisantes dans ce vaste coin peu habité, à une dizaine d’arrêts de la ligne 5 à peine des dorures de la Cinquième Avenue. Le jeune Scott La Rock longe les cimetières de pièces détachées. Les Chevrolet, Chrysler et même Lady Cadillac, par abus de bitume et de crashs, ont les tripes mécaniques à l’air. Il jette un œil par l’une des grilles, ce n’est pas tous les jours qu’il met les pieds dans le coin. Chromes borgnes, moteurs dépecés, carrosseries bossues, ci-gisent les squelettes d’un New York en coma prolongé. La banqueroute financière annoncée de cette ville surendettée gave rats et SDF de poubelles abandonnées.

Il tombe à la radio sur Stop the Violence, une chanson de Scott La Rock. On sait maintenant qu’elle n’annonce pas très bien le futur.

Scott n’est pas là pour tenir compagnie à la rouille mais à un copain graffeur qui profite des larges murs disponibles bordant les casses. Le style visuel global est plutôt brouillon: un mish-mash de signatures indéchiffrables pour les non-initiés, celles plaquées à l’intérieur comme à l’extérieur des rames de métro. Du Picasso pour débutants. Ce soir, comme beaucoup d’autres, Scott fera chauffer les platines hip-hop au Broadway Repertoire Theatre, sur la 145e.

Bizarrement, ce n’est pas là, dans l’humidité d’un rap qui ne sait pas encore qu’il révolutionne la musique, qu’il rencontre sa moitié de destin, mais bien au refuge dans lequel il bosse comme travailleur social la journée. Le Franklin Armory Men’s Shelter sur la 166e rue héberge les vrais fauchés de la vie, les toxicos largués et les petits branleurs qui trichent sur les allocs. A cette dernière catégorie appartient un mec avec lequel Scott s’embrouille l’après-midi même: un Afro-Américain l’a traité de «nègre maison» avant de vouloir en venir aux mains et d’être viré par la sécurité. Le sans-abri bagarreur, c’est Kris «KRS-One» Parker. Bientôt MC de Scott, frère, jumeau, double, partenaire au sein de l’organisation BDP (Boogie Down Productions) et de l’album Criminal Minded, paru en mars 1987. L’un des tout premiers témoignages de gangsta rap. Succès, critiques éloquentes, sentiment de faire partie de l’histoire: l’ex-athlète Scott est sur la voie lactée, entre le crack qui s’emballe dans les rues et la musique, piratée par les samples de James Brown, AC/DC ou Yellowman. Le voilà reconnu par ses pairs Mantronix ou Doug E. Fresh. La cover d’album la joue provoc: flingues, grenades, munitions. Du show off qui ne sait pas que le pire est à venir.

27 août 1987. Excuse my french, mais le détective Paddy McGovern en a plein le cul. Cela fait plus de 24 heures que ce quadra à tête de «fous-moi-la-paix-connard», assume le shift du 44e precinct, à deux pas de Claremont Park, à un kilomètre à vol d’oiseau du Yankee Stadium. Pas loin du Grand Concourse, la grande artère où sa famille – aussi irlandaise que la couleur verte… – avait regardé passer le défilé de JFK en novembre 1960, quand les émigrés de Dublin et de Calabre faisaient encore l’humeur du quartier. S’il est abstinent depuis mille jours – faudrait célébrer le truc mais les sodas… –, c’est New York qui saoule désormais Paddy. Particulièrement le Bronx. On l’a muté de Manhattan après deux trois contrôles au faciès trop musclés. Pas de chance, l’un d’eux concerne une proche connaissance black du maire de la ville. Verdict, c’était le Bronx ou la circulation de nuit à Times Square. Le 44e precinct n’est donc pas un avancement. Ce soir, la radio annonce une embrouille supplémentaire. Une fusillade sur University Avenue, entre les 165e et 166e rues. Plus tard, Paddy saura que Scott La Rock est allé défendre un pote mineur, D-Nice, menacé d’un flingue la veille pour une histoire de fille serrée de trop près.

McGovern arrive avec un collègue – un Italien qui picole encore – et le sang est là, généreux. Scott vient d’être atteint par deux calibre 22 à la nuque et derrière l’oreille. On l’embarque au Lincoln Memorial Hospital, à deux kilomètres de la scène du crime. La mère et la femme de Scott arrivent affolées et lui tiennent les bras. Scott saigne abondamment, mélange ses mots. Il y a là quelque chose de christique pour Paddy: une remontée d’enfance perso, ce truc de finir sur une certaine croix. Scott tient, puis meurt dans la nuit.

A l’aube, Paddy rentre chez lui et zappe sur la radio. Tombe sur WBLS, ondes new-yorkaises qui diffusent Stop the Violence, une chanson de Scott La Rock. On sait maintenant qu’elle n’annonce pas trop bien le futur. Le détective Paddy McGovern est aujourd’hui retraité dans une petite ville des Catskills, dans l’Etat de New York. Le fils de Scott, Jr., a aujourd’hui 35 ans, déjà dix de plus que son père.

De facto

2 mars 1962: naissance de Scott Monroe Sterling, à New York. Ses parents se séparent lorsqu’il a 4 ans. Avec sa mère, il quitte le Queens, pour habiter dans le Bronx.

Début des années 1980: réalisant qu’il ne deviendra pas basketteur pro, Scott se lance dans la musique comme DJ.

Mars 1987: sortie de l’un des premiers albums de gangsta rap, Criminal Minded, réalisé avec son partenaire MC KRS-One avec lequel il fonde Boogie Down Productions. Succès commercial et critique.

27 août 1987: Scott La Rock est tué par balles, devenant la première victime connue de la violence rap.

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