Boîtes à idées

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif/L'Express

Louis Michel confie volontiers tout le mal qu’il pense des  » eurofanatiques « , à son avis aussi néfastes pour la cause européenne que les eurosceptiques. Le commissaire européen range-t-il l’ultra-fédéraliste Guy Verhofstadt dans la première catégorie ? Quand le Premier ministre belge avait estimé, en juin dernier, après le rejet franco-néerlandais du traité constitutionnel, que le moment était venu de choisir entre une Europe politique, qu’il appelle de ses v£ux, et un simple grand marché, Michel avait jugé ce débat  » prématuré « . Il a néanmoins accepté de parrainer et de présenter le manifeste de Verhofstadt pour Les Etats-Unis d’Europe, sorti la semaine dernière en français (éditions Luc Pire), plus de deux mois après sa publication en néerlandais.

 » J’entends les réflexions sarcastiques sur ce livre, glisse l’ancien ministre des Affaires étrangères : derrière un titre accrocheur, il n’y aurait qu’utopie. Mais l’Europe elle-même est une utopie. C’est même la seule qui soit devenue réalité.  » Reste que plusieurs voix, au sein de l’Union, ont déjà rejeté sans ambages l’idée défendue par le Premier ministre belge de voir les pays de la zone euro fonder un  » noyau dur  » pour relancer la construction européenne en panne. Pour le président de la Commission, José Manuel Barroso, on risque ainsi d' » ouvrir de nouvelles lignes de fracture entre pays européens sur les questions institutionnelles « . Présidente en exercice de l’Union, l’Autriche a réfuté, elle aussi, les propositions belges.

Même le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, l’un des rares alliés de Verhofstadt au Conseil européen, ne veut pas entendre parler d' » Etats-Unis d’Europe « . Les Européens sont rebelles, selon lui, à une vision étatiste de l’Europe. Le concept du  » noyau dur  » ne le séduit pas non plus, même s’il admet qu’il faudra y recourir si certains pays membres ne peuvent ou ne veulent suivre l’élan des plus ambitieux.  » Moi aussi je préférerais qu’on avance à 25 ou à 27, réagit Verhofstadt. Mais, si ce n’est pas possible, créons une fédération d’Etats résolus à pousser plus avant leur intégration. Dans ce groupe pionnier, les pays feraient converger leurs politiques socio-économiques, bâtiraient un espace de justice, une armée européenne…  »

Aucun calendrier n’est envisagé pour transformer ce concept politique en projet concret.  » Le système fédéral imaginé par Guy Verhofstadt est pour le long terme, reconnaît Louis Michel. Le principe d’une Europe à la carte est, certes, critiqué, mais l’Union n’a pas vocation à avancer au rythme des plus lents de ses membres.  » On voit pourtant mal le plaidoyer belge en faveur des Etats-Unis d’Europe servir de base de discussion pour remettre le projet européen sur les rails.  » J’avance à contre-courant « , admet le Premier ministre, qui note tout de même quelques soutiens à ses thèses :  » Le programme du nouveau gouvernement allemand préconise un renforcement de la coopération dans la zone euro. Et Jacques Chirac a assuré, devant le corps diplomatique français, que les pays membres de la zone euro avaient une vocation naturelle à approfondir leur intégration politique, économique, fiscale et sociale.  »

Une certaine contradiction

Mais d’autres pointent du doigt une contradiction entre la volonté du Premier ministre de remettre la Commission européenne au milieu du village et son idée de  » coopérations renforcées  » entre certains Etats membres. Elle aboutirait non pas à favoriser les politiques communes, mais à mettre sur pied des projets intergouvernementaux.  » Mon idée de créer une gouvernance économique et sociale s’appuie au contraire sur les compétences de la Commission, réplique Verhofstadt. Ma crainte est précisément que l’on se contente d’initiatives intergouvernementales.  » Une allusion aux projets que Paris et Berlin comptent présenter au sommet européen des 23 et 24 mars. Français et Allemands envisagent une coordination plus étroite en matière d’asile et d’immigration, une meilleure coopération transfrontalière (taxes, TGV…) ou encore la mise au point, sur le Net, du moteur de recherche européen Quaero, concurrent de Google (lire p. 85). Pour Jacques Chirac et Angela Merkel, la relance de l’Europe passe par des initiatives concrètes  » qui parlent aux citoyens « . Chacun a sa façon de remplir la boîte à idées.

Olivier Rogeau

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