Bibliocides

Ils ont été détruits par centaines de millions au cours de l’Histoire : les livres sont la cible privilégiée de l’intolérance

Livres en feu, par Lucien X. Polastron. Denoël, 430 p.

Il ne faut pas compter par milliers, ni par dizaines de milliers. Le total dépasse largement le million. Sous l’£il benoît des soldats américains, les bibliothèques de Bagdad ont perdu en avril 2003 des écrits souvent uniques, tablettes assyriennes, documents hachémites ou ottomans. L’opinion internationale s’est beaucoup émue du sort des musées. Guèrede l’incendie et du sac des bibliothèques.

Quand les talibans, en Afghanistan, mirent à mal les bouddhas de Bamyan, la même  » opinion  » fit grand bruit. Elle ignora presque totalement la destruction du centre Hakim Nasser Khosro, à Kaboul. Les livres de cette bibliothèque avaient été jetés à l’eau ; un incendie acheva le travail. Disparurent ainsi nombre de manuscrits anciens, coraniques et profanes. Ces jeunes gens, sunnites, voulaient la fin du chiisme. Il s’agissait donc de  » pulvériser le passé « .

Les livres meurent aussi, victimes privilégiées des intolérants et des incultes. Mais le plus souvent dans le silence. Bien sûr, on a gardé le souvenir, quasi mythique, de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, au temps de Cléopâtre. Ce bâtiment et son contenu n’étaient d’ailleurs pas particulièrement visés. C’était un  » dommage collatéral « , comme on dit aujourd’hui avec pudeur, de l’invasion de la ville par les Romains. Mais qui sait que le roi Henri VIII, fondateur de l’Eglise anglicane pour raison de divorce, fut à l’origine, en Angleterre, de la destruction de 300 000 ouvrages catholiques ? En ayant pris soin, cependant, de sauvegarder, pour la collection royale, les plus précieux manuscrits. Les autres furent ostensiblement utilisés pour allumer les lampes ou nettoyer les vases de nuit.

Hors d’Angleterre, les catholiques n’étaient pas en reste. Le concile du Latran, en 1515, avait ordonné de brûler les volumes  » erronés « . Les autodafés de livres protestants se multiplièrent au xvie siècle. N’oublions pas les brûlements d’ouvrages juifs (en 1309 à Paris, par exemple) ou, après la découverte de l’Amérique, la destruction des textes aztèques.

Le tort de véhiculer des idées

On aurait pu supposer que la Révolution française, ayant édicté les droits de l’homme, allait reconnaître ceux des livres. Ce serait oublier la prise de possession des couvents et l’infamie du qualificatif  » royale  » apposé à la Bibliothèque qui devint nationale. Le 19 juin 1792, des quantités de volumes furent brûlés place Vendôme, devant la statue de Louis XIV. Le reste fut dispersé en dépit des protestations de l’abbé Grégoire et de quelques autres. Toutes les révolutions sont intolérantes. Et l’intolérance provoque la haine du livre. Puisqu’il a tort, même quand il s’intitule roman, de véhiculer des idées ou un art de vivre.

Sous un titre évocateur, Livres en feu, un spécialiste de la calligraphie, sinisant et arabisant en outre, Lucien X. Polastron, a eu l’idée de recenser et d’analyser les destructions sans fin des bibliothèques. Une enquête passionnante, terrifiante, parfois désordonnée, mais menée avec brio et une triste ironie. Qui s’achève par des questions. Quel est l’avenir du livre quand certains papiers nouveaux finissent par se détruire, tués par leurs composants, et quand l’information se numérise ?  » Aujourd’hui, on ne détruit plus les livres « , écrivit un préfacier de Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury. En voilà un qui rêvait.

Jacques Duquesne

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