Bertrand Piccard, aéronaute de l’extrême

Le Suisse Bertrand Piccard, père du Solar Impulse, se prépare à concrétiser un des rêves les plus fous de l’odyssée humaine : faire le tour du monde en avion sans utiliser une goutte de carburant ! Portrait d’un homme hors du commun…

Le 3 décembre dernier, sur un aérodrome suisse située non loin de Zurich, le Solar Impulse quitte le sol pour la première fois, lors d’un flea hop – un saut de puce – qui fera date dans l’histoire de l’aviation. Il préfigure en effet le tour du monde que Bertrand Piccard et son compère André Borschberg vont réaliser en 2012. L’enjeu : faire voler de jour comme de nuit un appareil exclusivement mû par l’énergie solaire, un  » zero fuel aircraft  » aux dimensions d’un Airbus A 340 et pesant à peine… 1 600 kilos !

Le petit-fils de Tournesol

A 51 ans, Bertrand Piccard affiche un CV peu ordinaire. Psychiatre, enseignant, ambassadeur itinérant des Nations unies et pionnier du vol libre en Europe (notamment en ULM et aile delta), il a également réussi avec le Britannique Brian Jones le premier tour du monde en ballon aux commandes du Breitling Orbiter 3.

Ce sont sans doute les gènes qui expliquent cette faim d’aventure. Le grand-père, Auguste, fut l’homme  » le plus haut  » et  » le plus bas  » du monde puisqu’il monta à 16 000 mètres d’altitude en 1931, puis inventa le bathyscaphe pour descendre au plus profond des océans. C’est lui qu’Hergé prit comme modèle pour le personnage du professeur Tournesol. Quant à Jacques, le père de Bertrand, il fut un digne successeur puisqu’il établit, en janvier 1960, un record du monde jamais battu depuis, une descente à 10 916 mètres pour toucher le fond de la fosse des Mariannes (Pacifique).

Le Vif/L’Express : Vous avez trois filles. L’une d’elles va-t-elle assumer la digne succession de cette lignée d’aventuriers ?

Bertrand Piccard : Les choses ont changé. Au xxie siècle, les pionniers seront ceux qui travailleront dans la lutte contre la pauvreté, le développement durable, les droits de l’homme, etc. Là, il y a du travail pour tous les enfants du monde et pas seulement pour les miens. Aujourd’hui, l’aventure ne se situe plus dans la conquête de la planète, mais dans la conservation de la qualité de vie. Il reste énormément à faire, notamment en politique, car on n’a pas de réelle gouvernance acceptable sur cette planète…

Et pourtant, Solar Impulse est bien une  » vraie  » aventure, dans le sens classique du terme…

Oui, mais quand j’ai lancé le projet Solar Impulse, c’était dans le but de promouvoir la qualité de vie avec des énergies renouvelables, avec une meilleure efficacité énergétique, car notre dépendance envers le pétrole est une catastrophe pour l’humanité au même titre que la dépendance à la cigarette ou à l’alcool l’est pour l’homme.

C’est le médecin qui parle ?

En fait, toutes mes activités tournent autour du fonctionnement de l’humain, y compris dans des conditions extrêmes. C’est aussi mon engagement de médecin qui m’a poussé à créer la fondation Winds of Hope ( NDLR : elle aide notamment les associations actives dans la lutte contre le noma, une maladie mutilante qui touche des milliers d’enfants). Je reste donc toujours médecin, même si je ne pratique plus que très peu. Aujourd’hui, je gagne ma vie en tant que conférencier. Cela me donne l’indépendance et la liberté nécessaires pour faire tourner la Fondation et m’engager dans Solar Impulse (1).

Qu’est-ce que Solar Impulse va vous apporter que vous n’avez déjà ?

C’est philosophiquement très différent : le tour du monde en ballon était un rêve personnel, tandis que Solar Impulse est un projet profondément utile, en termes de symbole notamment. Si nous démontrons qu’un avion peut faire le tour du monde sans carburant, que l’on ne vienne pas dire ensuite qu’il est impossible d’appliquer cela à des voitures, de l’air conditionné, du chauffage ou que sais-je encore.

Concrètement, l’expérience va se dérouler comment ?

La vitesse moyenne de l’avion sera de l’ordre de 70 km/h et, selon les conditions météo et les vents, le vol par étapes pourrait prendre de 20 à 25 jours. L’autre pilote, André Borschberg, et moi devrions nous relayer tous les cinq jours.

Cela signifie donc que chacun volera 120 heures d’affilée avant d’atterrir et de céder l’avion à l’autre ?

Exactement. Mais c’est de la musique d’avenir. Pour l’instant, nous voulons avec le HB-SIA, notre premier prototype, démontrer qu’il est possible de passer la nuit à bord d’un avion solaire grâce à l’énergie stockée durant la journée. D’ailleurs, nous allons entamer dès la mi-mars des vols d’altitude à l’énergie solaire de plus en plus longs. Le but est de réaliser dès que possible un cycle d’un jour, d’une nuit et d’un jour supplémentaire.

Une belle histoire de technologie et d’amitié ?

L’amitié est une chose très importante. Et ce n’est pas un hasard, par exemple, si Solvay est notre premier partenaire dans le projet Solar Impulse. Mon grand-père était très lié à Ernest Solvay et il participait aux conseils de physique avec d’autres savants comme Einstein ou Marie Curie.

Et puis, il y a Luc Trullemans, le météorologue belge qui continue à vous guider, comme il l’a fait pour les aventures précédentes.

Luc est un type extraordinaire ! Il a été une pièce maîtresse de l’aventure Breitling Orbiter avec Pierre Eckert de Météo Suisse. Ensemble, ils nous ont guidés autour du monde, nous ont trouvé les bons vents et les bonnes altitudes. Aujourd’hui plus que jamais, Luc reste attaché à Solar Impulse puisque nous avons un partenariat technique avec l’IRM ( NDLR : Institut royal météorologique) qui nous les délègue, lui et son collègue David Dehenauw. Ils mènent à intervalles réguliers des simulations de trajectoires avec les dernières données techniques de l’avion.

Comment Mme Piccard vit-elle les aventures de son mari ? Avec résignation ? Avec crainte ?

Au contraire, elle est très confiante car elle sait que je ne m’embarque pas dans de tels projets au petit bonheur la chance. Mon épouse Michèle fait partie de l’équipe. Elle est active avec nous et, par la force des choses, elle vit tout cela en étant parfaitement informée de ce qui se passe.

Vous avez vécu – et vous allez vivre encore – des aventures passionnantes et intenses. Si vous aviez la faculté de décider de votre mort, quel serait votre choix ? Mourir en l’air comme Molière est mort en scène ? Mais la question est-peut-être délicate…

La question n’est pas délicate ; elle est sans doute trop intime pour que j’y réponde, même si j’en connais la réponse. Mais je voudrais une mort consciente. Cela doit être intéressant de mourir calmement et consciemment, de manière à pouvoir comprendre ce qui se passe et observer où on va.

Le problème, c’est que l’enseignement ne servira à personne…

Il y a 6,5 milliards de gens qui se posent cette question. Le moment venu, on aura au moins l’honneur d’être le seul à savoir. En attendant que le suivant trouve la réponse à son tour…

(1) Bertrand Piccard a aussi créé un groupe de supporters pour répondre à la demande d’auditeurs de conférences qui souhaitent participer à l’aventure sans avoir les moyens d’un grand sponsor. Plus de détails sur www.solarimpulse.com à la rubrique  » Supporters program « .

ENTRETIEN : FRANCIS GROFF

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