Bernard-Henri Lévy à la  » source hébraïque « 

Dans L’Esprit du judaïsme (Grasset), le philosophe français, tout en parcourant le labyrinthe de la Bible, signe un ouvrage rageusement contemporain. Face aux brasiers géopolitiques de l’époque, il perçoit une lueur d’espoir dans le crépuscule de l’antisémitisme chrétien.

Ce livre surprendra ceux qui attendent plus de philosophie que de politique, et plus d’exégèse que d’actualité. Avec L’Esprit du judaïsme (Grasset, 442 p.), Bernard-Henri Lévy parle aussi de l’Internet, de Daech et de la part juive de la France d’hier et d’aujourd’hui.

[EXTRAITS]

(Les intertitres sont de la rédaction.)

Le génie du judaïsme

L’ouvrage aurait pu s’intituler Le Génie du judaïsme, si ce titre n’avait pas déjà été pris. Il est donc devenu L’Esprit du judaïsme. Mais l’ombre portée de Chateaubriand et de son ouvrage de référence sur la religion chrétienne incite l’auteur à définir sa relation au judaïsme et à cerner l’ADN du premier monothéisme de l’histoire.

[…]

Le Génie du christianisme avait un sous-titre :  » Beautés de la religion chrétienne « . C’était un livre apologétique, on dirait aujourd’hui militant, qui voulait rappeler aux contemporains réentendant, pour la première fois, sonner les cloches de Notre-Dame dont on avait, dix ans durant, dans le plus pur style Daech, saccagé les autels, vandalisé les espaces consacrés et décapité les statues de rois, que,  » de toutes les religions qui ont jamais existé « , le catholicisme était, premièrement,  » la plus poétique  » et  » la plus favorable aux arts et aux lettres « , mais que c’était, deuxièmement, une pensée  » humaine  » qui, en même temps qu’elle  » épure le goût « , donne de la  » vigueur  » à la  » morale  » et à la  » liberté « .

Poésie et liberté…

Esthétique et morale (ou, ce qui revient au même, politique)… C’est cela, strictement cela, qui se joue, symétriquement, autour du judaïsme. C’est cela, strictement cela, qui se produit après le coup de force juif opéré par ce que Benny Lévy, dans Le Meurtre du Pasteur, appelle donc, indifféremment, la  » génération  » ou la  » nouvelle philosophie « .

La poésie ?

Je constate que le judaïsme aussi, contrairement aux bêtises que l’on peut lire partout sur l’iconoclastie juive et sa prétendue étrangeté au goût des formes et à ses métamorphoses, est, de toutes les pensées qui ont jamais existé, l’une des plus favorables à la production de beauté et aux arts. […]

Je pense cela de la contribution de la civilisation juive à la poésie du monde. Je le pense comme n’était, d’ailleurs, pas loin de le penser Chateaubriand lui-même dans les passages du Génie, ou de l’Itinéraire, où il s’identifie, lui, le grand écrivain proscrit, déchu, et qui a vu les siens passer, si nombreux, sous la guillotine, à ce peuple maudit, mais d’autant plus sublime, poétique et beau qu’est le peuple juif. […]

Je crois, comme Chateaubriand le croyait du christianisme, que le judaïsme n’est pas moins pétri de liberté que de beauté et qu’il n’a pas moins contribué à l’approfondissement de notre pensée politique qu’à l’épanouissement de notre poétique.

La France antisémite ?

Il est de bon ton de considérer que l’antisémitisme, en France, est en progression. Ce n’est, en apparence, pas faux : se sont additionnés les nostalgiques du nazisme, les gauchistes rouge-brun couvrant leur haine du Juif du masque de l’antisionisme et tous ceux qui ont importé le conflit israélo-palestinien dans les banlieues et se font les ambassadeurs du Hamas et du Hezbollah. Pourtant, s’il y a de l’antisémitisme en France, la France n’est pas antisémite, et l’est sans nul doute moins, et moins profondément que lors de l’affaire Dreyfus ou dans les années 1930. L’auteur, qui dénonçait en 1981, dans L’Idéologie française, le fascisme ontologique de la France, dénombre ici les anticorps rassurants qui permettent de penser que le retour du pire n’est pas sûr.

Où en sommes-nous, en France, en ce début de siècle ? La machine à haïr tourne-t-elle à un tel régime que les Juifs auraient perdu et n’auraient plus d’autre choix que de partir ? […]

Je ne le crois pas.

Je mesure la gravité de la menace.

Je ne sous-estime ni l’effroi, dans certains quartiers, des enfants porteurs de kippa ; ni le malaise des professeurs qui tentent d’enseigner la Shoah dans des lycées pudiquement qualifiés de  » difficiles  » ; ni les magasins juifs vandalisés les jours de manifestation en faveur des  » nouveaux Juifs  » de Gaza ; ni, encore moins, le calvaire d’Ilan Halimi kidnappé, séquestré, torturé à mort, brûlé vif, dans la cave d’un immeuble de banlieue parisienne ; ni, quelques années plus tard, celui de la petite fille, à Toulouse, à qui un antisémite de la nouvelle tendance logea une balle en pleine tête à la porte de son école ; je n’oublie rien de cela ; et, des morts en plein Paris, des épiceries où l’on ne peut plus faire ses courses de shabbat sans craindre qu’un pogromiste ne surgisse et ne vous rafale, des lieux de culte et de vie hautement militarisés et devenus des ghettos d’un nouveau type, je répète que cela, même les années trente ne l’avaient pas connu.

Et pourtant, non, je ne pense ni que la France soit à la veille d’une nouvelle Nuit de cristal, ni que l’heure soit venue, pour les Juives et les Juifs de France, de faire leurs bagages et de partir – car, entre la conjoncture des années trente et celle de ce début des années 2000, il y a des différences majeures qui, toutes, invitent à garder son sang-froid et à espérer. […]

L’antisémitisme des années trente était porté par de vraies voix. Il pouvait compter sur des hérauts qui étaient des premiers rôles de la littérature et de la pensée. Il était, non à la marge, mais au pinacle de l’esprit français sans que nul – c’est presque incroyable, mais c’est ainsi – parût s’en émouvoir. […]

L’antisémitisme des années trente n’était pas seulement un climat : c’était une idéologie officielle ou en train de le devenir.

Il y avait des députés antisémites au Parlement. Des préfets antisémites dans certains départements.

Il y eut un ministre antisémite, Jean Giraudoux, commissaire général à l’Information dans un gouvernement, celui de Paul Daladier, qui avait reçu la confiance de l’Assemblée du Front populaire. Et il y avait, à l’Assemblée, de paisibles débats sur la question de savoir ce qu’on allait faire des Juifs étrangers, s’il fallait les déchoir de leur nationalité, les réexpédier chez Hitler, les enfermer – et d’autres, plus animés, autour du futur commissaire général aux Questions juives, Xavier Vallat, s’étonnant qu' » un vieux pays gallo-romain  » ait pu tomber assez bas pour se voir gouverné par un  » talmudiste subtil  » du nom de Léon Blum et qui, lorsqu’il dispute, le 14 juin 1936, la présidence de la Chambre des députés à Edouard Herriot, fédère sur son nom jusqu’à 150 voix.

Or, rien de tel, là non plus, dans la France des années 2000. Pas l’ombre d’une faiblesse, dans la classe dirigeante française, à l’endroit des chevaux de retour qui regrettent le bon temps des  » fournées  » pour les artistes juifs. Inimaginable, le cas du ministre Giraudoux reprenant la plume en 1939 pour, dans Pleins Pouvoirs, fustiger les hordes de Juifs à la  » constitution physique précaire  » qui encombrent  » nos hôpitaux « . A supposer même que cela soit imaginable et que la tentation revienne, il y a cet autre fait nouveau, décisif, qu’est l’inscription, dans le marbre de la loi, de l’interdit.

Et quand un Premier ministre de gauche, Manuel Valls car il faut le nommer, voit que Dieudonné est en train de tisser les trois fils de l’antisionisme militant, du négationnisme complotiste et de la mise en compétition des victimes de la traite des Noirs et de la Shoah, […] quand il décide d’appliquer la loi et d’interdire les meetings où se concocte cette soupe, il ne se trouve pas une voix, pas un ancien ministre ou ancien Premier ministre, pas un maire de grande ville de quelque sensibilité que ce soit, pour finasser, discutailler et saisir l’occasion pour s’opposer.

[…]

En tout état de cause, le fait est là : si répandu que soit l’antisémitisme aujourd’hui, si insidieux et potentiellement ravageur que soit, dans des franges entières de l’Opinion, le nouveau discours dont il se prévaut, si criminels que puissent être ses passages à l’acte, il n’est pas vrai que la République lui ait cédé ; il n’est pas honnête de laisser entendre qu’elle prendrait à la légère le phénomène ; face à ce mal-ci, et à l’heure, au moins, où j’écris, ses institutions tiennent bon. Les républicains de tous bords auraient-ils fini par comprendre, en profondeur, ce qui unit la France à ses Juifs et les Juifs à la France ?

[…]

Je n’ai pas peur.

Il ne faut pas avoir peur.

Nous ne vivons décidément pas le retour des années trente.

La victoire appartient à ceux qui se seront réapproprié ce dont l’empire du Rien avait failli les dépouiller mais dont, heureusement, les anges se souvenaient.

La fin de l’antisémitisme chrétien ?

Après avoir laissé prise aux accusations antisémites contre le  » peuple déicide « , l’Eglise développe une diplomatie fraternelle. Bernard-Henri Lévy raconte l’incroyable pacte signé entre Jean Guitton et Louis Althusser, tel que ce dernier le lui confie, lors d’une conversation près du  » bassin aux Ernest  » — les poissons qui nagent au milieu de la cour d’honneur de Normale sup :  » Le christianisme en navire amiral ; les Juifs au laboratoire pour affiner les prototypes.  » Il s’agit de rien moins que de changer la société, de réussir cette révolution que le marxisme échoue à enclencher…

A l’inverse de l’antisémitisme, qui a perdu ses champions, la lutte contre l’antisémitisme a gagné des bataillons de partisans.

Et le théâtre principal de ce ralliement, ce sont ces Eglises chrétiennes qui avaient longtemps été les pourvoyeuses principales de la haine et qui ont vécu, sur ce point, une révolution sans pareille.

[…]

Quand les fièvres se seront apaisées et que les derniers nostalgiques de la querelle ancienne auront rendu les armes, on mesurera l’amplitude du tremblement de terre que fut Vatican II et ses répercussions au pays de Bernanos et de Maurras.

On mesurera la longueur du voyage, le plus long de son pontificat, que fit, en 1986, Jean-Paul II quand il franchit les quelques centaines de mètres qui séparaient le Vatican de la Grande Synagogue de Rome.

On racontera cette révolution, ce saut, au terme desquels les meilleurs des catholiques, ceux qui avaient le souci profond d’une entente avec le peuple du Livre, basculèrent – car tout est là – de la vieille idée selon laquelle les Juifs devaient être respectés car ils étaient leurs  » pères dans la foi  » à l’idée, complètement différente car impliquant, tout à coup, une égalité pleine et entière, selon laquelle ils étaient leurs  » frères aînés « . […]

Et quand un autre pape, François, déclare, le 13 juin 2014, dans une interview au quotidien catalan La Vanguardia, qu' » à l’intérieur de chaque chrétien se trouve un Juif  » et que, si c’est en chrétien qu’il effectue, chaque jour, lui, le pape, le rite de l’eucharistie, c’est en Juif qu’il prie les Psaumes de David ( » Mi oración es judía « …), force est d’admettre qu’il s’est passé quelque chose d’immense…

L’Esprit du judaïsme, par Bernard-Henri Lévy. Grasset, 442 p.

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