Bénigne, la varicelle ?

Considérée comme une maladie d’enfants presque inévitable mais sans danger, la varicelle peut aussi entraîner de sérieuses complications. Au point de préconiser une vaccination ?

Dans mon service, 3 enfants sont décédés d’une varicelle. A chaque fois, les familles ont porté plainte : elles ne concevaient pas que l’on puisse mourir de cette maladie, sans qu’il y ait eu, à un moment donné, une erreur médicale qui permettrait de tout expliquer. Pourtant, ce n’était pas le cas…  » Chef du service des urgences et de réanimation pédiatrique de l’hôpital Edouard Henriot, à Lyon (France), le Pr Daniel Floret fait désormais partie de ces médecins convaincus que les complications liées à la varicelle, même si elles ne surviennent qu’en nombre limité, peuvent et doivent être combattues avec une arme très simple : la vaccination. En Belgique, où environ 110 000 personnes sont atteintes chaque année par ce virus, l’arrivée sur le marché d’un vaccin, dans le courant de l’été, pose la question de l’opportunité d’une vaccination de tous les enfants.

 » Nous avions constaté que la quasi-totalité des pédiatres hospitaliers français avaient été confrontés à des enfants hospitalisés pour complications graves de cette maladie. En France, elle concerne de 600 000 à 700 000 personnes par an, des moins de 20 ans dans 95 % des cas, raconte le Pr Floret. Nous avions le sentiment que, ces dernières années, il se passait quelque chose avec ce virus, jusqu’alors considéré comme bénin. Pour le vérifier, nous avons décidé de lancer une enquête dans tous les services de réanimation.  »

Pour les 45 hôpitaux qui ont répondu à cet appel, 68 enfants avaient été admis en réanimation en raison des conséquences de leur varicelle. Dix d’entre eux étaient décédés, soit 15 % (les taux de décès en réanimation pédiatrique s’élèvent généralement à 5 %). D’autre part, 16 jeunes avaient également gardé des séquelles persistantes, graves pour 12 d’entre eux.  » Avec ces chiffres, nous avons réalisé que, contrairement à ce que nous pensions, les complications ne touchaient pas en priorité les enfants immuno-déprimés (en raison d’un sida, d’un cancer, d’une leucémie…) : dans notre étude, les trois quarts des difficultés avaient concerné des jeunes sans problèmes de santé.  »

Surinfections bactériennes cutanées, désordres neurologiques (avec, par exemple, des thromboses vasculaires), troubles pulmonaires : voilà les principales complications relevées par les spécialistes. Les risques concernent essentiellement les plus jeunes : 82 % des bambins admis en réanimation avaient moins de 5 ans et le danger de décès était multiplié par quatre chez les nourrissons de moins de 1 an. La contamination intrafamiliale est également apparue comme un facteur de risque de varicelle grave : plus il y a de cas dans une famille, plus les membres touchés successivement s’exposent à l’être durement. Outre une aggravation possible en présence de pathologies sous-jacentes (comme l’asthme), l’étude française rappelle enfin que l’usage de certains médicaments nuit au pronostic : c’est le cas pour les dérivés de la cortisone mais aussi, pour les anti-inflammatoires non stéroïdiens, qui sont parfois utilisés pour lutter contre la fièvre. En cas de varicelle, ces substances favorisent deux types de complications (des infections qui entraînent une destruction des tissus mous et des infections à streptocoques). Puisque l’usage de l’aspirine est également contre-indiqué lors d’une varicelle, seul du paracétamol devrait donc être donné aux petits malades.

S’il faut bien se résoudre à l’idée que la varicelle est bénigne… sauf quand elle ne l’est pas, quelle attitude adopter ? Seule la vaccination est capable d’empêcher la varicelle. Aux Etats-Unis, dans les années 1990, cette maladie était la première cause de décès des maladies infectieuses susceptibles d’être évitées par un vaccin. Depuis 1995, la généralisation du vaccin a fait chuter de manière importante l’incidence de la varicelle, y compris dans les tranches d’âge non vaccinées. De même, les décès, de l’ordre de la centaine par an avant la vaccination, frappent désormais 5 ou 6 personnes (respectivement en 2001 et 2002).

En Belgique, on estime que la maladie provoque 1 mort sur 100 000 cas.  » Jusqu’à présent, explique le Pr Jacques Senterre, professeur honoraire de pédiatrie à l’université de Liège et expert invité au Conseil supérieur d’hygiène, nous avons toujours considéré que le vaccin fabriqué et disponible en Belgique depuis 1987 était destiné aux enfants et aux adultes n’ayant pas fait cette maladie et considérés à hauts risques, en raison de traitements immunosuppresseurs (leucémie en rémission ou attente de greffe). Certes, les vaccins produits actuellement ne nécessitent plus d’être stockés et transportés congelés, ce qui facilite leur généralisation. Néanmoins, une telle décision ne peut se prendre à la légère.  »

En effet, lorsqu’on introduit un nouveau vaccin dans le calendrier vaccinal, il faut alors s’assurer qu’il obtiendra une bonne couverture vaccinale (supérieure à 90 %). Ce n’est qu’à cette condition que la circulation du virus, responsable de la maladie, va disparaître rapidement, sans risquer de déplacer l’infection vers des personnes plus âgées non immunisées (les adultes font généralement une varicelle plus grave que les enfants).

 » D’autre part, à long terme, précise le Pr Senterre, nous ignorons encore quel pourrait être l’impact d’une telle politique de santé sur un accroissement éventuel de zona.  » En effet, une fois acquis, le virus sommeille dans l’organisme au niveau des terminaisons nerveuses. Lors d’un affaiblissement de nos défenses immunitaires (dû par exemple à l’âge, ou après une infection), le virus peut se réactiver. Il provoque alors un zona.  » Sur toute une vie, le zona ne survient pourtant que chez 15 à 20 % des personnes et pas chez les autres, sans doute parce qu’elles ont maintenu leur immunité, notamment en rencontrant des enfants qui font la varicelle. Si les jeunes sont tous vaccinés, ce ôrappel immunitaire naturel » disparaîtra. Le risque est alors de voir, pendant quelques dizaines d’années, une augmentation des cas de zona chez des adultes, une affection gênante et pour laquelle, actuellement, aucun vaccin n’est disponible.  »

Le vaccin contre la varicelle est bien toléré et efficace : il réduit de 95 % les varicelles sévères et de 75 % les formes légères. Cependant, la durée de l’immunité vaccinale n’est pas encore connue. Il faudra peut-être prévoir un rappel vaccinal, ce qui a forcément un coût.  » Avant d’introduire la varicelle dans le calendrier vaccinal, nous pourrions envisager d’attendre quelques années encore et de voir l’évolution de l’épidémiologie dans les pays qui ont choisi de vacciner tous les enfants, comme aux Etats-Unis. En effet, actuellement, compte tenu des faibles taux de décès et de complications, une vaccination généralisée ne paraît pas être une urgence de santé publique « , estime le Pr Senterre. Mais le corps médical pourrait tenir compte, aussi, des souhaits d’une population qui n’est sans doute pas prête à voir ses enfants en danger, s’il existe un moyen de l’éviter.

 » Dès qu’une contamination est constatée dans une crèche, une école ou un quartier, rien n’empêche les parents de faire procéder à cette vaccination afin de protéger immédiatement leurs petits « , explique le pédiatre. En fait, l’idéal serait de pouvoir proposer cette protection en utilisant un vaccin combiné avec celui de la rougeole, de la rubéole et des oreillons. Des études prometteuses sont en cours. Par la grâce d’une piqûre unique, on permettrait alors d’empêcher, aussi, la varicelle d’embêter encore petits et grands.

La varicelle est une maladie particulièrement contagieuse. Un contact avec une personne infectée ? C’est 90 % de risques de l’être à son tour ! La transmission passe par les sécrétions de la toux du malade (qui, au départ, ressent surtout des symptômes de type grippal), mais aussi par l’air (on trouve les particules du virus à 5 mètres autour de la personne infectée) ou, encore, dans ses lésions cutanées infectées et, enfin (mais très rarement, dans 1 à 2 % des cas), via le placenta, entre une mère infectée et son f£tus.

Pascale Gruber

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