Avec le temps…

Le Bureau de l’heure, par Jean-Luc Outers. Un endroit où aller/Actes Sud, 299 p.

Est-ce de son emploi qui le voue à vivre entre deux auréoles congrûment placées, le mythique rond-de-cuir du fonctionnaire et le nimbe plus glorieux du romancier, que Jean-Luc Outers tient ce penchant à dévoyer les vocables institutionnels dans des univers singuliers et fantasques ? (D’où peut-être cet air distrait et flottant de Pierrot lunaire rattaché par un trombone aux réalités concrètes de sa fonction et d’une activité féconde de grand promoteur des lettres belges.) Après L’Ordre du jour, Corps de métier ou La Compagnie des eaux, voici Le Bureau del’heure. En attendant û qui sait ? û d’autres titres susceptibles de cultiver de subtils doubles sens au départ d’offices divers comme  » les poids et mesures « ,  » les objets perdus  » ou  » la commission de l’indice « . On aurait tort de s’en plaindre : Outers construit sous ce couvert des fictions romanesques d’une plaisante originalité et où règne ce mélange de poésie et d’ironie qui, à travers les tribulations de personnages habités de fantasmes étranges, dit à sa façon les déboires et travers de la vie et de l’époque en général comme de notre petite et noble mè-è-re chéri-i-ie en particulier.

Dans Le Bureau de l’heure, on retrouve pour une part la légèreté salubre et opérante qui enchante une fantaisie comme l’ Intermezzo de Giraudoux, mais violemment aspirée dans l’entonnoir énigmatique de la quatrième dimension : ce temps qui, selon Aristote, mis ici crânement en exergue,  » n’est pas un mouvement, mais ce par quoi le mouvement a un nombre « . Dans le cas de Célestin, le héros du roman, cela pourrait suggérer aussi qu’à travers le nombre de l’amour et du souvenir de l’amour û qui sont sans doute une seule et même chose û l’éternité est de l’ordre de l’instant alors que l’instant, lui, est éternel. On y viendra. Célibataire attardé, Célestin travaille à l’Observatoire d’Uccle. Il éprouve pour le temps (celui dont on dit qu’il s’écoule) une passion aussi vive que celle du Valère de La Compagnie des eaux pour l’£uf et les liquides amniotiques. Directeur et membre unique de ce Bureau de l’heure, il a pour fonction de surveiller deux fois par jour l’antre où les horloges de générations successives rythment le temps officiel, d’assurer l’intégrité de ce temps auprès d’organismes publics comme la radiotélévision nationale, les chemins de fer ou l’horloge parlante, de gérer la man£uvre nocturne et combien délicate des passages aux heures d’hiver et d’été, mais aussi de participer chaque année à la réunion que tient à Paris le Bureau international de l’heure. Toutes missions de confiance que, pénétré de leur importance capitale comme de leur grandiose dimension poétique, il mène à bien avec cette rare conscience professionnelle que la passion inspire. Voilà qui inspire aussi à l’auteur, tout au long du roman, d’abondantes réflexions, marquées à la fois par l’humour et la pertinence d’un gai savoir, sur le temps et les façons dont on l’a traité au cours des siècles, donc à travers lui-même. Traitement dont les dernières avancées technologiques et l’avènement de l’universalité du temps atomique frapperont d’ailleurs d’une déchirante inutilité l’artisanat de la lunette et du cadran.  » L’heure, Célestin û dira le directeur de l’Observatoire û n’est plus l’affaire des astronomes. Elle est désormais celle des mathématiciens.  » En attendant, le gardien de ce temps qui va lui échapper n’est pas en reste de méditations sur les paradoxes dont le sujet abonde : lecteur assidu d ‘A la recherche du temps perdu (cela va de soi), il ne cache pas son amertume de devoir, depuis l’apparition du TGV, porter de cinq à dix les trajets Bruxelles-Paris pour venir à bout d’ A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Mais il n’y a pas que l’amour du temps dans la vie de Célestin, il vit aussi sur le souvenir de celui qu’il portait à Marine, compagne de classe de ses 14 ans, qu’il n’a jamais eu l’audace de lui avouer. Acte manqué et regret lancinant encore ravivé vingt-cinq ans plus tard par divers indices, dont la voix de l’horloge parlante qu’il a cru reconnaître. Il a conservé aussi le gros paquet de lettres enflammées, écrites par l’adolescent qui n’avait pas osé les remettre à l’intéressée et dont le secret jamais éventé maintient dans un repli du temps l’intensité de ses radiations amoureuses. Avec la complicité d’une amie américaine émoustillée par le romantisme de cette quête, Célestin se lance à la recherche de la Marine d’aujourd’hui à travers l’image qu’il garde de la gamine d’avant-hier. Et, alors que le Bureau de l’heure vit la dernière des siennes, le voilà engagé dans une aventure où l’auteur ne ménage pas les péripéties extravagantes au service des variations multiples et futées sur cette croisée du temps et des sentiments, qu’Aristote aurait peut-être pu fixer dans un nombre complexe, issu d’une prémonitoire courbe de Gauss. Précision qui devrait retenir l’attention de Célestin comme de tout lecteur curieux de ce roman à la fois folâtre et profond, truffé de clins d’£il et de précisions scientifiques puisées à bonne source : à raison de 50 secondes la page, son parcours devrait couvrir un aller-retour Bruxelles-Paris en TGV, plus un aller simple. Ce qui permet soit de rester à Paris (à chacun sa vie privée), soit d’utiliser le retour à une réflexion salutaire sur les insondables mystères du temps.

ghislain cotton

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