Dans la trilogie Triptych, les corps se démantibulent à l'extrême, soumis à des forces invisibles ou subissant le déroulement du temps autrement. © ARIANNA ARCARA

Avancer dans l’inconnu

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Compagnie belge aventureuse, Peeping Tom était invitée à Reggio Emilia pour un double événement chorégraphique: son intrigant Triptych, à voir bientôt au National, et une première incursion dans un espace muséal existant, à la Collezione Maramotti.

Ce jour-là de début novembre 2021, dans le cadre de son festival Aperto, la ville de Reggio Emilia, en Emilie-Romagne, faisait un double accueil à Peeping Tom et offrait ainsi une double illustration de la manière dont la compagnie bruxelloise, fondée en 2000 par Gabriela Carrizo et Franck Chartier, a su, au fil des ans, éviter de s’embourber dans les ornières en défrichant de nouvelles voies et en se posant de nouveaux défis.

Le splendide Teatro municipale Valli accueillait Triptych, prochainement de passage chez nous (1). Comme son titre l’indique, il s’agit d’une trilogie. Une structuration récurrente chez Peeping Tom, après Vader-Moeder-Kind et Le Jardin-Le Salon-Le Sous-sol. « En général, nous développons une trilogie parce que nous sommes curieux de suivre ces personnages, de connaître la suite de leur histoire ou de la voir d’un autre point de vue », précise Gabriela Carrizo. Pour le premier volet, The Missing Door, créé en 2013, la chorégraphe s’était lancée dans une expérience inédite: travailler avec une équipe existante, les danseurs du NDT1, à l’invitation du Nederlands Dans Theater, à La Haye, pour créer une pièce courte. Le projet fut suivi par The Lost Room (2015) et The Hidden Floor (2017), avec les mêmes danseurs et Franck Chartier à la barre. « Les danseurs du NDT1 sont techniquement incroyables, souligne Gabriela Carrizo, mais, en même temps, il fallait qu’ils comprennent notre façon de travailler et qu’ils rentrent dans notre théâtralité. »

On aime amener les danseurs dans des terrains inconnus, là où ils ne sont pas allés avant.

Car danser pour Peeping Tom n’est pas à la portée de tous. La compagnie est reconnue internationalement pour son choc fracassant entre des décors hyperréalistes et le non-réalisme de ce qui s’y passe, avec des corps qui se démantibulent à l’extrême, qui semblent connectés aux objets, soumis à des forces invisibles ou subissant le déroulement du temps autrement. Le tout au sein de visions très cinématographiques, souvent sombres, parfois drôles, qui donnent chair à des angoisses, cauchemars et obsessions diverses. « On aime amener les danseurs dans des terrains inconnus, poursuit Gabriela Carrizo, « là où vous n’êtes pas allés avant », comme on leur dit toujours. On peut avoir l’impression, a priori, qu’un mouvement n’est pas possible et puis, quand on essaie, on se rend compte qu’il l’est. Ça peut être un mouvement simple ou compliqué, ce n’est pas la question, mais il faut que ce soit juste, que ce soit vrai. »

Plus qu’hyperréaliste

Maître des illusions et des simulations portées par des prouesses physiques incroyables, Peeping Tom a fait un pas de plus dans son jeu entre vrai et faux grâce à la Collezione Maramotti. A quelques kilomètres du centre-ville de Reggio Emilia, cet espace muséal qui abritait autrefois le siège et les ateliers de la maison de prêt-à-porter Max Mara accueille tous les deux ans des propositions chorégraphiques au milieu des oeuvres de la collection d’art contemporain initiée par Achille Maramotti. « Nous avons commencé en 2009, retrace Sara Piccinini, directrice de la Collezione, sur la proposition des directeurs des théâtres de Reggio Emilia, avec Trisha Brown, qui a présenté ici des pièces des années 1960, repositionnées à l’intérieur de la collection. » Le chorégraphe sino-américain Shen Wei, le Britannique Wayne McGregor ou encore le Grec Dimitris Papaioannou ont ainsi eu l’occasion de confronter leur danse aux oeuvres de la transavanguardia italienne, de l’arte povera ou encore des néoexpressionnismes allemand et américain.

Pour Visita, Gabriela Carrizo a mêlé aux danseurs une partie du
Pour Visita, Gabriela Carrizo a mêlé aux danseurs une partie du « vrai » personnel de la Collezione Maramotti.© ARIANNA ARCARA

Invitée à intervenir à son tour dans la Collezione, Gabriela Carrizo a donc investi un décor plus qu’hyperréaliste: tout à fait réel. Elle a choisi en prime pour cette Visita de mêler aux danseurs une partie du « vrai » personnel de la Collezione Maramotti. « On travaille souvent avec des figurants dans les pièces de Peeping Tom, mais c’est la première fois qu’on le fait dans un projet hors les murs. Ici, les femmes de ménage et les gardiens évoluent dans leurs propres costumes et dans leur espace habituel. Ils ne jouent pas d’autres personnages, ils font ce qu’ils savent faire, mais en se mélangeant à nos interprètes et en entrant dans nos scènes. »

Sortant du cadre fixe de la scène théâtrale, Gabriela Carrizo s’est risquée dans La Visita à la libre déambulation du public puisque la performance voyageait dans plusieurs salles. Dans l’atmosphère d’étrangeté typique de Peeping Tom et en ouvrant une réflexion sur notre rapport à l’art, les personnages entraient en dialogue avec plusieurs oeuvres, comme l’imposant bateau suspendu Caspar David Friedrich de Claudio Parmiggiani (1989) ou le portrait intimiste The Philosopher’s Chair d’Eric Fischl (1999). Un projet unique, ultraéphémère, mais qui trouvera prochainement un prolongement en Belgique, puisque Peeping Tom interviendra lors du festival de réouverture du KMSKA, le musée des Beaux-Arts d’Anvers en rénovation depuis 2011. L’ événement est prévu pour la fin novembre-début décembre 2022. On y sera!

(1) Triptych, au Théâtre national, à Bruxelles, du 1er au 5 février.

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