Au soleil de Soledad

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Une décennie après des débuts sous l’influence nuevo tango, Soledad n’a rien oublié des artères viscérales de Buenos Aires. Mais au diapason de son premier CD live, le quintette bruxellois émancipé impose son brillant jeu au-delà des genres.

Qui a dit que les musiques les plus vibrantes naissaient dans le no man’s land stylistique, entre la valse des étiquettes ? Peut-être personne, mais beaucoup le pensent. C’est notre cas depuis le début discographique de Soledad : un album autoproduit et consacré à Astor Piazzolla en 1998. Lui succèdent trois autres disques studio chez Virgin Classics qui confirment le goût de ces Belges sans frontières pour les bordées allégoriques du maître argentin. Mais assez vite, d’autres compositeurs sont avalés par la machine musicale Soledad qui, de Stravinsky à Frédéric Devreese, redresse volontiers le portrait des compositions jouées en une énergie créative qui transcende les partitions les plus rigoristes. Soledad allonge le tango comme s’il était élastique, se repaît du jazz matriciel, caresse le contemporain comme la tête d’un vieil enfant qui aurait toujours été là. Soledad transpire sur l’instrument, improvise, et c’est aussi bon que rare dans un milieu classique souvent frigide en matière de décloisonnement et d’investissement organique. Alexander Gurning, le pianiste d’origine indonéso-polonaise, est l’un des deux membres fondateurs du groupe : « Notre musique se veut épique. Bien sûr, elle raconte quelque chose d’assez classique, la mort et l’amour ( sourire), mais on y apporte le déchirement de nos émotions, exaltées au maximum. Paradoxalement, le fait de se mettre à nu crée une forme d’intimité entre nous et le public .  » Son comparse de toujours, l’accordéoniste et bandéoniste Manu Comté, n’a pas seulement le physique d’un jeune chevalier, il en a aussi la noblesse manuelle. Sous les doigts de Comté, le  » piano du pauvre  » éclate de tessitures rauques et marines, notes forcément destinées au voyage :  » Quand on improvise, on trouve une sensation de liberté inédite et un langage qui est propre. L’improvisation, même si elle se travaille, amène l’inconnu, l’imprévu .  » On l’entend sur le Live à paraître en même temps que leur prestation à Flagey (Bruxelles), fin octobre : à plusieurs reprises, la partition, devenue poreuse, laisse venir aux cinq instrumentistes l’émotion d’une musique sans entraves. Avec le guitariste Patrick De Schuyter et les deux membres plus récents -le contrebassiste Géry Cambier et le violoniste Jean-Frédéric Molard – la paire Gurning/Comté forme un noyau d’autant plus stimulé que ces deux-là se sont mis à composer : trois titres, convaincants, sur le Live. Avec la distinction de premiers prix de Conservatoire qui ne cèdent jamais à la démonstration de leur savoir. Manu Comté :  » On est interprètes depuis qu’on était enfants. Moi, depuis l’âge de 7 ans et j’en ai aujourd’hui 37. Si on veut évoluer, continuer à trouver des choses nouvelles, il faut aller dans sa propre création, c’est passionnant de découvrir d’autres sensations. La marque de Soledad, c’est de se jeter à fond dans la musique.  » La plongée est intense, le talent aussi.

CD Soledad in Concert, à paraître fin octobre chez Enja/Codaex. Le groupe est en concert le 30 octobre à Flagey, à Bruxelles. www.flagey.be

PHILIPPE CORNET

 » La mise à nu crée une forme d’intimité avec le public « 

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