Au film de l’eau

Avec Congo River, son beau et prenant film-fleuve, Thierry Michel part en quête documentaire mais aussi poétique d’un peuple et de son pays

(1) Le texte de Joseph Conrad Hearts of Darkness ( Au c£ur des ténèbres), écrit en 1898 et situé au Congo sous la férule coloniale belge, inspira Francis Coppola pour son formidable Apocalypse Now.

(2) Michel et son équipe ont participé, de l’embouchure à la source, à plusieurs rituels de purification et d’initiation, sous le regard des chefs coutumiers.

Le Congo, Thierry Michel le connaît bien, pour y avoir tourné – notamment – ces deux documentaires majeurs que sont Zaïre, Le Cycle du Serpent (1992) et Mobutu, roi du Zaïre (2000). Avec Congo River, le cinéaste belge nous emmène vers un fascinant voyage au fil de l’eau d’un fleuve aussi long et large qu’identifié au pays qu’il traverse et anime. Plus grand bassin fluvial au monde, le toujours majestueux et parfois dangereux Congo y est remonté sur les 4 371 kilomètres qui séparent son embouchure de sa source. En barge, puis en pirogue lorsque les rapides ne permettent plus d’autre navigation, Michel et son équipe ont entrepris un itinéraire géographique mais aussi essentiellement humain. C’est en effet, par-delà les infinies beautés du fleuve, la réalité d’un pays et d’un peuple que Congo River cherche à capter, en images et paroles tantôt exaltantes, tantôt terribles. A l’intelligence du documentariste sachant s’immerger dans l’environnement de son sujet pour l’approcher de manière plus juste et intime, Thierry Michel ajoute une sensibilité aiguë d’observateur mais aussi d’artiste. Ainsi revendique-t-il pour son nouveau film une licence poétique qui lui permet, par exemple, de bousculer quelque peu la chronologie et les étapes du cheminement vers la source du fleuve. Congo River ménage ainsi, à la différence d’un Mobutu, roi du Zaïre, logiquement dominé par les documents explicites, des respirations formelles où le regard se fait contemplatif, ému, libéré de devoir chercher un sens précis à tout ce qu’il découvre. Thierry Michel commente pour nous cette £uvre assurément personnelle et marquante. On ne saurait la prendre pour un tableau objectif ou complet de la situation d’un pays, mais elle donne à voir l’immense beauté du Congo et des raisons d’espérer aussi  » au-delà des ténèbres « , ainsi que l’exprime le sous-titre du film (1).

Le Vif/L’Express : Dans le documentaire encore plus que dans le cinéma de fiction, il y a toujours, d’une part, le film qu’on a voulu faire et, de l’autre, le film qu’on rapporte et qui est souvent différent…

E Thierry Michel : Oui, et c’est très vrai dans le cas de Congo River. Je suis parti dans l’idée de faire un film par-delà les ténèbres, sur une Afrique renaissante, un pays sorti de la guerre. Durant les repérages, j’avais été témoin de la réouverture du fleuve à la navigation, après quatre années d’interdiction pour cause de conflit armé. J’avais senti un souffle profond, un souffle d’espoir. Mais, durant le tournage proprement dit, et au fur et à mesure de la remontée vers la source, je me suis trouvé confronté aux ténèbres bien plus que je ne l’imaginais. Mon parcours s’est fait plus  » conradien  » que je ne l’espérais. Et encore faut-il savoir qu’il y a beaucoup d’images, de récits que je me suis refusé à intégrer au montage final, car il existe un niveau d’horreur, d’ignominie de la nature humaine que je ne peux me résoudre à montrer. Il s’agit de l’Afrique et je ne veux pas alimenter un racisme déjà par ailleurs bien ancré… Je ne fais pas de cadeau non plus. Les femmes violées, il fallait les montrer, elles voulaient qu’on les montre. J’avoue qu’en filmant leur témoignage, et celui des médecins qui les ont soignées, j’ai craqué…

Quelle était votre motivation profonde pour faire ce film ?

E Je voulais aller, en remontant le Congo, dans l’intimité profonde des mystères de la forêt et de son fleuve, ce dernier devant mener vers la lumière. L’eau devant comme purifier l’histoire, transcender les hommes, les régimes, les systèmes, les tragédies. Je voulais exprimer les aspects cosmologiques, initiatiques de la remontée (2). Le fleuve est bien sûr aussi considéré comme véhicule d’échanges économiques, culturels entre les êtres humains. Il donne également une cohérence géographique (le bassin du Congo englobe tout le Congo) à un pays dont les contours furent dès lors un peu moins arbitrairement dessinés que pour nombre d’autres entités composées par le colonisateur. Le fleuve a été un élément majeur de construction de ce pays, et il l’est aussi pour la reconstruction entamée aujourd’hui.

Certains auront un peu de mal à percevoir de l’optimisme dans votre film…

E Il y est, pourtant. Prenez le commandant du bateau, qui va devoir diriger une communauté humaine en bonne harmonie, sur une durée longue et à travers des obstacles qui peuvent s’avérer mortels. Cet homme, très conscient de son rôle et attaché à le mener à bien devant notre caméra, offre une métaphore explicite de ce que peut être un leader positif, responsable… L’optimisme réside aussi dans la beauté des gens, leur fierté, ces femmes admirables qui soutiennent l’espoir, qui incarnent la vie. Congo River n’est pas un film misérabiliste. Il expose certes les malheurs du monde, mais aussi et surtout cette force vitale extraordinaire qu’on rencontre en Afrique, et qu’accompagne – malgré les tragédies – un vrai sens du bonheur.

Que répondez-vous à ceux qui regrettent que ce soit un Blanc, belge de surcroît, qui nous parle des réalités africaines ?

E J’aimerais aussi que des Congolais puissent mener pareil travail, mais toute perspective de développer le cinéma là-bas a été anéantie par Mobutu, qui a privilégié la musique aux dépens de toute autre expression culturelle. Et puis, au nom de quoi le fait d’être blanc et belge devrait-il être suspect ? Devrait-on être aujourd’hui membre d’une ethnie, d’une culture, pour pouvoir y tourner des images ? Je refuse ce type de dérive communautariste. Et, quand je montre mes films au Congo, les réactions sont le plus souvent émues et enthousiastes, car ceux-ci nourrissent une mémoire cinématographique africaine qui ne saurait exister autrement dans les circonstances actuelles. Le continent noir est le grand oublié des grands courants médiatiques. Il est réduit à des images exotiques de faune et de flore, ou à des images de massacres et de guerres dans les journaux télévisés. Même si certains en discuteront la validité, les images de Congo River viennent combler partiellement un vide scandaleux. Mon film est un miroir sans concession. Je n’y fais pas de cadeau. Et c’est cela, le respect. Regarder les choses en face. Ce n’est qu’à partir de là que l’on peut reconstruire une autre réalité !

Louis Danvers

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