Amour, désir et sacrifice

Le réalisateur du Cerf-Volant bleu, Tian Zhuangzhuang, revient au premier plan avec un mélodrame poignant : Springtime in a Small Town

Du courage, Tian Zhuangzhuang en fit preuve voici une bonne dizaine d’années, lorsqu’il signa Le Cerf-Volant bleu, un des films les plus directement critiques ayant jamais visé la société chinoise. D’innombrables ennuis s’abattirent sur le jeune et très talentueux cinéaste, réduit depuis au silence, et dont on avait fini par se demander s’il tournerait encore un jour. Placé sur liste noire par les autorités, Tian se consacra à la distribution, puis à la production de films réalisés par d’autres, intégrant le studio de Beijing (Pékin), sans parvenir à y obtenir le feu vert pour mettre en scène lui-même. Meublant son temps en regardant de vieux films, il découvrit sur une cassette vidéo le superbe mélodrame de Fei Mu, Springtime in a Small Town, datant de 1948 et considéré comme une £uvre importante par les historiens étrangers du cinéma chinois. Touché par cette peinture émouvante d’un triangle amoureux tragique, Tian eut l’idée d’en proposer un  » remake « . L’initiative ne suscita guère de soupçon de la part des censeurs, et l’autorisation de tournage fut accordée sans mal, permettant au cinéaste de retrouver les plateaux onze ans après Le Cerf-Volant bleu.

S’il avoue avoir eu un peu peur d’avoir  » perdu la main « , Tian Zhuangzhuang – âgé aujourd’hui de 51 ans – ne tarda pas à retrouver ses sensations, et sa version de Springtime in a Small Town est en tous points admirable. Il y scrute, en plans séquences élégants mais tendus, les rapports entre Zhang Zhichen, Dai Liyan et Yuwen. Les deux premiers furent amis d’enfance, mais la vie et, surtout, la guerre les ont séparés.

Nous sommes en effet en 1946, au lendemain du second conflit mondial. Zhang Zhichen, devenu médecin à Shanghai, revient dans le petit village rural du sud de la Chine où est resté son ancien camarade de classe et de jeu. Dai Liyan a épousé Yuwen, mais leur union souffre de la maladie qui affaiblit Dai et laisse son épouse frustrée. Inévitablement, le visiteur et la jeune femme seront attirés l’un vers l’autre, le désir progressant de sensuelle mais aussi douloureuse façon, sur fond de non-dit et de sacrifice…

Filmé de manière sublime et joué avec une remarquable présence par des acteurs vibrant à l’unisson de leur personnage, Springtime in a Small Town dégage une séduction formelle intense et une émotion profonde. On songe parfois au merveilleux In the Mood for Love de Wong Kar-wai devant cette £uvre aussi belle que touchante, dans laquelle Tian Zhuangzhuang a réussi à inscrire un peu de cette subversion qui lui valut naguère tant de problèmes avec le pouvoir chinois. Le spectateur attentif pouvant trouver quelque résonance critique à ce tableau d’un petit monde où chacun sait ce qui ne va pas tout en feignant de l’ignorer…

L. D.

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