Affaire de travail, affaire de morale ?

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

En France comme en Belgique, le cinéma social connaît un certain regain. La preuve avec Violence des échanges en milieu tempéré, de Jean-Marc Moutout

(1) Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Seuil, collection Points.

La fibre sociale anime le cinéma belge depuis longtemps déjà, du côté du documentaire bien sûr (la fameuse  » ligne Storck « , du nom du coréalisateur – avec Joris Ivens – de Misère au Borinage, en 1932), mais aussi d’une fiction réaliste à laquelle le travail exemplaire des frères Dardenne a donné, depuis une dizaine d’années, un large écho international.

En France, on ne constate pas de tradition comparable. Il y eut bien, dans les années 1930 et dans l’enthousiasme du Front populaire, certains films de Renoir et de Duvivier. Puis, dans les années 1960, les essais politiques de Jean-Luc Godard. Mais ce n’est qu’assez récemment que le genre du film social s’est imposé chez nos voisins français comme un élément marquant du paysage cinématographique. Robert Guédiguian fut le premier à sonner le réveil, remportant même avec Marius et Jeannette un vrai succès populaire. Bertrand Tavernier s’est, lui aussi, illustré dans cette veine avec son remarquable Ça commence aujourd’hui. Laurent Cantet s’est ensuite signalé avec Ressources humaines et, surtout, L’Emploi du temps, chef-d’£uvre authentique à placer au niveau de Rosetta ou du Fils. Aujourd’hui, il n’est plus rare de voir un jeune réalisateur emprunter le chemin ouvert par ces deux aînés. Jean-Marc Moutout est de ceux-là, qui nous propose avec Violence des échanges en milieu tempéré un film d’apprentissage où un jeune cadre engagé (à l’essai) dans une société d’audit voit ses idéaux humanistes mis à l’épreuve du cynisme ambiant et d’un jeu social pratiqué de manière de plus en plus dure par les détenteurs du pouvoir économique.

C’est à Jérémie Rénier, révélation de La Promesse, des Dardenne, que Moutout a demandé de tenir le rôle principal de son film. Un choix  » belge « , posé par un cinéaste né à Marseille, mais qui a par ailleurs aussi fait ses études professionnelles chez nous, à l’IAD (Institut des arts de diffusion, à Louvain-la-Neuve). Plus intéressant sur le fond – son analyse de certaines dérives aliénantes du marché du travail – que dans une forme encore un peu hésitante, Violence des échanges en milieu tempéré n’en révèle pas moins une nouvelle voix dans le concert de plus en plus important d’un cinéma usant de la fiction réaliste pour soumettre la société à un regard critique. Un concert relativement neuf dans le contexte français, alors même qu’il marque la production britannique depuis l’avènement, au tournant des années 1960 et 1970, de réalisateurs comme Ken Loach et Mike Leigh.

L’humain et le réel comme matière

Jean-Marc Moutout ne fait pas mystère de son engagement dans ce  » cinéma du réel  » qui motive également chez nous les Dardenne,  » à rebours d’une démarche auteuriste pure telle que les avancées modernistes de la Nouvelle Vague ont pu l’encourager en France au point d’en faire un modèle « . L’intérêt des réalisateurs français pour un cinéma d’inspiration sociale  » n’est peut-être pas encore très visible dans le domaine du long-métrage, mais beaucoup de courts-métrages, premières £uvres de jeunes cinéastes, se situent dans le cinéma du réel, explique Moutout, et ce foisonnant vivier annonce ce qui pourrait devenir un phénomène « . Le coscénariste (avec Olivier Gorce) et metteur en scène de Violence des échanges en milieu tempéré cite aussi l’émergence d’un cinéma  » beur  » et les derniers films de Jacques Doillon à l’appui du sentiment optimiste qui l’habite.  » Le cinéma français affronte de plus en plus souvent et de mieux en mieux les problèmes éthiques et sociaux « , clame celui qui avait lui-même consacré ses courts-métrages au monde du travail, mais qui ne veut pas pour autant  » endosser totalement l’étiquette de cinéaste social, pour ne pas risquer d’en devenir prisonnier « .

Premier long-métrage d’un réalisateur de 37 ans, Violence des échanges en milieu tempéré nous mène donc sur les pas de Philippe, 25 ans,  » monté  » de sa province natale à Paris où il doit intégrer un grand cabinet de consultants en entreprise. En chemin vers le quartier de la Défense, pour son premier jour de travail, il aide une jeune femme à éconduire un fâcheux. Entre Philippe et Eva (jouée par Cyria Malki), mère célibataire, va naître une histoire d’amour que la vie professionnelle du nouveau consultant mettra malheureusement très vite à l’épreuve. Envoyé faire un audit dans une entreprise de province, il ne sera pas seulement physiquement séparé de sa compagne. Il sera aussi soumis à une pression croissante, de la part de son chef direct, Hugo (excellent Laurent Lucas), pour mettre de côté ses scrupules devant la réalité de sa mission : évaluer un à un les membres du personnel de l’usine, pour indiquer à la société qui prépare (secrètement) son rachat qui sera conservé et qui perdra son emploi… Des hésitations de Philippe, de ses velléités de révolte encouragées par Eva, des discours opposés que lui tient Hugo ( » Tu refuses, tu pars, et si tu ne fais pas le sale travail, quelqu’un d’autre le fera de toute façon à ta place « ), et des importantes décisions que le jeune homme devra prendre, Violence des échanges en milieu tempéré nous fait le récit détaillé.

Rénier, naturellement

 » Le sujet des jeunes découvrant pour la première fois le marché du travail et ses réalités souvent rudes me passionne depuis longtemps « , déclare un Jean-Marc Moutout dont le premier projet inabouti de long-métrage avait pour protagonistes  » des jeunes copains essayant de monter leur propre boîte « . Le cinéaste décrit son film comme  » un récit d’apprentissage « , évoquant le thème du  » masque social, de la déshumanisation qui guette l’individu dans l’univers du travail, de ce que j’appelle pour ma part la fonctionnalité : la valeur du travail étant omniprésente, elle exi- ge de plus en plus en termes d’ambition, d’autorité, de responsabilité, jusqu’à devenir pratiquement l’unique expression de votre personnalité « . Le film met l’accent sur  » cet impact éprouvant qu’ont sur votre vie privée, et jusqu’en vous-même, les choses de la vie professionnelle, ce qu’on vous y apprend, ce qu’on vous y oblige à faire… « .

Très vite, Moutout a pensé à Jérémie Rénier pour jouer Philippe Seigner, le personnage central de son film.  » Il a encore ce côté lisse et juvénile d’un adolescent que sa confrontation à l’univers adulte ne peut que bousculer, commente le cinéaste français. Il garde cette aura d’innocence qui nous donne envie de le voir en héros positif, et qui rend plus marquants les moments où nous prenons en pleine figure ses compromis, ses renoncements. Parce que, ce qui lui arrive, au-delà du monde du consulting, nous parle directement de nous-mêmes. Qui d’entre nous peut dire qu’il n’a pas été confronté, dans le cadre professionnel, à des choix remettant en question ses valeurs morales ? »

Conscient des limites formelles de son premier long-métrage,  » un défi difficile tant il y avait, par exemple, de lieux de tournage différents, avec un budget et un temps limités « , le réalisateur espère que Violence des échanges en milieu tempéré saura donner à réfléchir sur les dérives d’une société à propos de laquelle il n’est pas loin d’épouser le point de vue de Christophe Dejours, l’auteur du livre Souffrance en France (1) :  » Comme Philippe dans mon film, on accepte de plus en plus facilement de faire quelque chose qu’on sait être mal parce que notre refus éventuel n’empêcherait pas quelqu’un d’autre de le faire à notre place. Mais où se trouve la limite à pareil renoncement ? Surtout dans un univers du travail où le mal devient le bien, où sont exaltées les valeurs guerrières et où règne le harcèlement moral.  » l

Louis Danvers

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