Abou Mazen, bourgeois laïque

Le Premier ministre pressenti par Yasser Arafat a l’appui de l’Europe, des Etats-Unis et… d’Israël. Mais la confiance des Palestiniens est loin de lui être acquise

De notre correspondant à Tel-Aviv Moins de vingt-quatre heures après l’attentat-suicide du 5 mars à Haïfa (17 morts, 48 blessés), l’état-major de l’armée et les services de sécurité de l’Etat hébreu ont obtenu l’autorisation de durcir les  » opérations antiterroristes  » dans les territoires occupés et de multiplier la destruction des maisons abritant les familles de Palestiniens impliqués dans des violences. Dans la foulée, Israël appliquera une nouvelle politique visant à expulser les proches des kamikazes palestiniens, que ceux-ci aient été ou non au courant des préparatifs de l’attentat.  » Il s’agit d’une mesure destinée à faire réfléchir ceux qui seraient tentés de passer à l’action, expliquait un spécialiste israélien au micro de Kol Israël (la radio publique). Qu’ils sachent que leur père, leur mère, leurs frères pâtiront directement de leur méfait.  »

Dans les prochaines semaines, la famille de l’auteur de l’attentat de Haïfa (un habitant de Hébron, militant du Hamas), dont la maison a été dynamitée, fera sans doute les frais de cette nouvelle politique : elle sera expulsée vers Gaza, sans espoir de retour.

Selon le Shabak (la Sûreté générale israélienne), 166 projets d’attentats-suicides auraient été déjoués depuis le début de l’année. En outre, les attaques de colonies juives se multiplient en Cisjordanie et dans la bande de Gaza (12 morts palestiniens et 3 israéliens en dix jours). Pour l’heure, la cible privilégiée des Brigades Ezzedine el-Kassam (la branche armée du Hamas), du Jihad islamique et du Front populaire de libération de la Palestine est la colonie israélienne de Kyriat arba (Hébron) et ses satellites, où les accrochages meurtriers sont quotidiens. Au point que Tsahal a décidé d’y envoyer de nouveaux renforts et d’y poster des unités spéciales formées aux techniques de la guérilla. Ce renforcement s’accompagnera de nouvelles mesures contraignantes (couvre-feu prolongé, multiplication des contrôles, rafles, arrestations) visant la population palestinienne d’Hébron et des villages voisins.

En revanche, dans la bande de Gaza, l’état-major de l’Etat hébreu va poursuivre ses opérations  » coup de poing  » contre l’infrastructure du Hamas, afin d’empêcher le tir de roquettes artisanales Kassam sur la ville israélienne de Sderot. Selon le ministre de la Défense Chaoul Mofhaz, ces opérations  » ne sont pas limitées dans l’espace et dans le temps « . Elles comprennent également la  » liquidation  » des responsables politiques et militaires de l’organisation islamiste, puisque, selon Mofhaz,  » aucun de ceux qui pratiquent la terreur contre les civils israéliens ne doit se sentir protégé quelque part « .

Dans ces conditions, le vote par le Conseil national palestinien (parlement), siégeant à Ramallah, d’une loi instituant la fonction de Premier ministre de l’Autorité palestinienne (AP) a bien peu de chance de contribuer à un retour au calme. En effet, cette réforme institutionnelle obtenue à l’arrachée de Yasser Arafat par l’Union européenne, les Etats-Unis et Israël, est censée rendre le fonctionnement de l’AP plus transparent, puisque le président Arafat concentre la plupart des pouvoirs entre ses mains depuis la création de l’Autorité, en 1994. En outre, la création d’un poste de Premier ministre est censée faciliter la reprise des contacts entre Israël et l’AP, puisque Ariel Sharon ne veut plus entendre parler de l' » architerroriste Arafat « , qu’il considère comme étant  » hors jeu « .

Abou Mazen, entre deux chaises

Or, en dépit des pressions américano-israéliennes relayées par l’Union européenne, le texte de loi définissant les compétences du Premier ministre palestinien prévoit expressément que le président de l’AP conservera la plus grande partie de ses pouvoirs et qu’il aura son mot à dire dans la formation du gouvernement. En effet, selon le partage des sphères d’influence négocié entre l’entourage d’Arafat et celui de Mahmoud Abbas (alias  » Abou Mazen « ), le  » n° 2  » de l’OLP, qui est également le Premier ministre pressenti, celui-ci ne pourra pas reprendre seul les pourparlers de paix avec l’Etat hébreu. Il ne sera d’ailleurs pas habilité à prendre des initiatives diplomatiques sans avoir reçu au préalable l’aval de son président. Ce qui signifie que les espoirs de Sharon de trouver rapidement un interlocuteur de substitution à Arafat se sont évaporés.

Certes, Abbas jouira d’une grande autonomie pour gérer les affaires internes de l’AP. En outre, il aura la haute main sur les 11 polices et services de sécurité qui dépendaient jusqu’à présent de l’autorité présidentielle mais, dans ce cas également, Arafat reste le  » commandant suprême  » de ces forces. Il pourra donc, s’il le souhaite, court-circuiter son chef de gouvernement.

Natif de Safed, une ville de Palestine qu’il a fuie avec sa famille lors de la création de l’Etat hébreu (1948), Abbas a d’abord vécu en Syrie avant de voyager beaucoup au Proche-Orient. Considéré comme le  » plus vieux compagnon d’armes d’Arafat « , avec lequel il a d’ailleurs fondé le Fatah en 1965, ce septuagénaire à la santé fragile présente toutefois un profil très différent de celui du président palestinien. Arafat est issu d’un milieu modeste alors qu’Abbas, lui, est né dans une famille aisée. En outre, le président palestinien a frayé avec la confrérie des Frères musulmans lorsqu’il était jeune et se définit comme un » croyant « . De son côté, Abbas se proclame  » laïque et fier de l’être « . Connu pour ses sympathies communistes dans le courant des années 1970, il a résidé à Moscou, où il a étudié à l’université.

Depuis lors, le Premier ministre pressenti a cependant changé son fusil d’épaule, puisqu’il a participé, au début des années 1990, aux négociations secrètes qui devaient déboucher ensuite sur les accords de paix d’Oslo (septembre 1993). Lors de la création de l’Autorité palestinienne, il a refusé le portefeuille que lui proposait Arafat, dont il passe pour le dauphin officiel, pour se consacrer aux affaires avec son frère, résidant dans les Emirats.

Considéré comme un  » modéré  » et un  » pragmatique « , Abbas s’était montré si effacé à la suite de la mort inopinée de son fils que les commentateurs le croyaient  » fini « . Mais il est sorti de son silence en septembre dernier – à l’époque où la communauté internationale exigeait la tenue d’élections législatives et présidentielle palestiniennes – pour dénoncer la  » militarisation de l’Intifada  » ainsi que l’emprise des extrémistes du Fatah (les tanzim, les Brigades des martyrs Al-Aqsa) sur la Moukhata, le QG d’Arafat à Ramallah.

S’il accepte le poste de Premier ministre que lui propose Arafat, Abou Mazen n’aura en tout cas pas la tâche facile. Car le président palestinien s’est créé de nombreux obligés en neuf ans de règne sans partage, et tout porte à croire qu’il ne cédera pas facilement des parcelles de son pouvoir. Mais Abbas devra aussi affronter le mécontentement d’une partie de la rue palestinienne, qui dénonce son pragmatisme et le fait qu’Israël voit en lui un interlocuteur  » malléable « .

A Gaza, le Jihad islamique promet d’ailleurs que  » le combat contre l’ennemi sioniste n’est pas interrompu pour faire plaisir à Sharon ou à ses valets palestiniens « . Entendez : à Abou Mazen. De son côté, le porte-parole du Hamas, Abdel Aziz Al Rantissi, présente la candidature d’Abbas au poste de chef de gouvernement comme  » le résultat d’un complot américano-sioniste « . L’hostilité du Hamas (majoritaire dans la bande de Gaza) à la personnalité du n° 2 de l’OLP est d’ailleurs exacerbée par le fait qu’il proclame sa laïcité et qu’il se déclare prêt à reprendre des pourparlers de paix avec l’Etat hébreu tout en dénonçant publiquement les attentats-suicides commis à l’intérieur d’Israël comme  » contraires aux intérêts stratégiques du peuple palestinien « .

Serge Dumont

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