A vos marques!

En écartant la possibilité d’une chute « accidentelle » de la majorité, Guy Verhofstadt donne encore plus de chances à la reconduction de l’arc-en-ciel. Mais le suspense subsiste. Surtout en Flandre

Désormais, les choses sont claires: en anticipant de quelques semaines la date des élections législatives, le Premier ministre Guy Verhofstadt a éloigné les nuages qui s’amoncelaient au-dessus du gouvernement arc-en-ciel et risquaient d’en hypothéquer la reconduction. Si l’on s’en était tenu strictement à la lettre du Code électoral, le prochain scrutin législatif aurait dû se tenir le 20 juillet, soit quatre ans après la date du renouvellement intégral des Chambres: impensable en pleine période de vacances estivales. Verhofstadt avait alors annoncé, dans un premier temps, son intention de convoquer les électeurs aux urnes le 15 juin. Mais il vient d’en décider autrement: les élections législatives fédérales se tiendront, promis juré, le dimanche 18 mai prochain.

Officiellement, cette solution s’est imposée pour des raisons pratiques: en juin, nombre de parents d’enfants en bas âge ou de pensionnés prendraient déjà leurs vacances sous d’autres cieux. A vrai dire, la perspective des vacances ne concerne pas seulement le « simple » citoyen: les responsables politiques y sont également sensibles. Or la date du 15 juin ne laissait que peu de temps – avant les traditionnelles vacances politiques – aux présidents de parti et aux nouveaux élus pour négocier la constitution du prochain gouvernement. « Il ne s’agit donc pas d’élections anticipées au sens politique du terme », a virilement déclaré le chef de file de la majorité. Voire: pareilles considérations pratiques auraient aussi pu être invoquées en 1999. Le scrutin ne s’était-il pas tenu, alors, un 13 juin? Après des négociations rondement menées, le premier gouvernement arc-en-ciel était sorti des limbes le 12 juillet suivant. A l’époque, personne n’y avait trouvé à redire… « Cette fois, les responsables des formations pressenties pour former la majorité voudront sans doute négocier plus en profondeur, laisse entendre le proche d’un président de parti. Ce premier gouvernement arc-en-ciel avait été vite formé, certes, mais l’accord boutiqué avant sa constitution était fort flou sur la plupart des points délicats. Ces imprécisions et les interprétations divergentes qu’elles ont engendrées ont empoisonné la législature. On ne refera pas les mêmes erreurs cette fois-ci. » Autrement dit, la phase des négociations préliminaires à la constitution du prochain gouvernement pourrait être longue. En votant en mai, on se donne la possibilité d’en finir pour le mois de juillet. Dans ce cas, le Parlement pourra être opérationnel dès la rentrée d’octobre.

Les jeux sont faits?

Même s’il s’en défend, la légère anticipation sur la date prévue relève, bel et bien, d’une stratégie politique. D’autant plus qu’avant cette annonce salvatrice l’ambiance s’est dégradée fortement dans les rangs de la majorité. A tel point que le risque de chuter sur un dossier conflictuel était régulièrement évoqué. Or cela aurait été du plus mauvais effet pour une majorité bien décidée à rempiler si l’électeur lui en donne les moyens. A présent que la campagne électorale est officiellement ouverte, cette hypothèse est écartée. Désormais en « affaires prudentes », le gouvernement n’engagera plus de négociations sur les points politiquement délicats d’ici à la fin de la législature: une belle épine a été tirée du pied à l’équipe arc-en-ciel. Et, à ce stade-ci, même si quelques sujets délicats – telle l’éventualité d’une participation belge au conflit irakien – risquent encore de venir troubler la fin de la législature, il sera difficile d’en faire un point de chute gouvernemental.

Bien entendu, si les derniers mois de la législature se déroulent sans anicroche, cela ne signifie pas pour autant que la majorité actuelle sera automatiquement remise en selle après le 18 mai: le verdict de l’électeur reste essentiel. Mais l’éventualité d’une reconduction est cependant plus plausible qu’en cas d' »accident » politique en fin de parcours. Autre avantage, aux yeux des responsables politiques: le jeu est clarifié, les partis se profilent désormais clairement en vue du scrutin. Les partis osent donc enfin l’affirmer sans fausse pudeur: la campagne électorale a commencé. Et, vu la position des partenaires de la majorité, elle ne manquera sans doute pas de piquant. Désormais concurrents devant l’électeur, ils ne se privent cependant pas de lui faire savoir qu’ils referaient volontiers alliance au lendemain des élections! Cette situation un peu schizophrénique contraint les libéraux francophones à concentrer leurs critiques sur les Verts, qui font figure de seconds couteaux au sein de l’arc-en-ciel, plutôt que sur le PS. Quant aux socialistes, on sent bien qu’ils se cherchent: difficile de faire une campagne « à gauche toute » lorsqu’on ambitionne de rempiler au pouvoir avec le MR et son alter ego flamand, le VLD.

Tout cela pourrait bien donner à l’électeur la désagréable impression que les jeux sont faits, que le scrutin ne représente rien d’autre qu’une interruption obligée dans la poursuite de l’arc-en-ciel. Bref, que la campagne est sans enjeu. Il ne faut cependant pas s’y tromper: d’éventuels progrès du CD&V (l’ex-CVP, qui talonne le VLD) et, bien entendu, du Vlaams Blok en Flandre pourraient singulièrement compliquer la formation du prochain gouvernement. Ensuite, même si les résultats des urnes permettaient la reconduction de la majorité actuelle, la moindre modification des rapports de force entre les partis et, singulièrement, au Sud, entre le PS et le MR, aura des répercussions sur la répartition des influences au sein de la future coalition. Et, donc, sur le contenu de l’accord de gouvernement qui sera négocié au lendemain des élections.

Quoi qu’il en soit, l’accélération que vient de subir la campagne électorale ne signifie pas pour autant qu’il ne reste plus de travail à abattre d’ici au 18 mai. Au contraire! Il faudra, d’abord, se mettre d’accord sur la liste des articles de la Constitution que l’on accepte de voir éventuellement soumis à révision sous la prochaine législature. En effet: ce n’est que lorsque cette liste sera publiée au Moniteur (dans les jours qui suivent son approbation par le Parlement, prévue le 4 avril, à la veille de la trêve pascale) que les Chambres peuvent être officiellement dissoutes. A partir de là, les élections doivent obligatoirement avoir lieu dans les quarante jours. Or la négociation de cette liste d’articles à réviser s’annonce délicate. Le nord du pays – mais les partis francophones ne semblent pas vouloir y opposer une grande résistance – rêve d’y voir figurer l’article 195 de la Constitution, qui organise la procédure… de révision de la Loi fondamentale, jugée trop contraignante. Si cet article était modifié, les gouvernants futurs pourraient plus facilement réaliser des réformes touchant aux institutions. On imagine les tensions communautaires qui agiteraient l’Etat belge en cas de réformes incessantes…

Il n’y a pas que cela: avant de remettre son sort entre les mains des électeurs, le gouvernement doit encore réaliser un ultime contrôle budgétaire. Lequel, en cette période de grande incertitude, s’annonce un exercice peu enthousiasmant. A une encablure des élections, la majorité désireuse de rempiler ne se risquera cependant pas à prendre la moindre mesure impopulaire: il ne lui reste plus donc qu’à croiser les doigts pour que la croissance reprenne après l’été et que la scène internationale retrouve un peu de sérénité. A défaut, il faudra reprendre les choses en main en tout début de législature – la confection du budget de l’Etat de 2004 aura lieu en octobre prochain – c’est-à-dire après l’échéance électorale.

Au Parlement, le travail à abattre avant la dissolution des Chambres est impressionnant. Citons en vrac: la concrétisation de l’accord interprofessionnel, le projet de loi sur les drogues, le mariage homosexuel, le renforcement de la protection des consommateurs, la modification de l’assurance incendie (inondation), la proposition de loi sur le commerce des armes, le projet de loi sur la sécurité routière, la modification éventuelle de la loi sur la compétence universelle, etc. Sans oublier l’atterrissage des commissions parlementaires d’enquête sur la Sabenaet sur les Grands Lacs. Un véritable goulet d’étranglement…

Enfin, il ne restera plus qu’à convaincre l’électeur. Et à trouver des thèmes de campagne stimulants. Du côté flamand, les partis ont déjà tous en point de mire les élections régionales de 2004: d’où l’impatience communautaire que l’on sent poindre dans leurs rangs. Au sud du pays, on se tâte encore: on déclinera probablement les thèmes de la sécurité et de l’intégration, que les libéraux ont lancés dans l’arène électorale. Du côté du pôle des gauches, on insistera sans doute davantage sur le maintien d’une sécurité sociale fédérale et la nécessité de nouvelles avancées sur le plan social, voire d’une contre-réforme fiscale. De passionnants débats de fond en vue? Il est permis de rêver…

Isabelle Philippon

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