A nos risques et périls

Attentats, inondations, feux de forêt, dissémination de plantes génétiquement modifiées… Face aux  » nouveaux risques « , le monde de l’assurance est en émoi. Sous peu, certains périls pourraient ne plus être indemnisables. Rencontre avec Michel Baecker, le patron des assureurs. Un visionnaire… peu rassuré

A l’été 2002, avec le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), 295 institutions financières du monde entier û parmi lesquelles les plus grandes banques, compagnies d’assurances et de réassurance que compte la planète û avaient lancé un message inquiet aux décideurs politiques. Après avoir passé en revue les effets économiques de l’augmentation du nombre de sinistres liés aux bouleversements climatiques, elles regrettaient ouvertement le  » manque de conscience  » et la  » politique attentiste  » de la plupart des acteurs financiers face à ce nouveau risque. L’année suivante, comme pour confirmer ce cri d’alarme, une bonne partie de l’Europe traversait l’une des pires canicules de ces dernières décennies, causant des dégâts évalués à 10,7 milliards d’euros. Aujourd’hui, cédant aux pressions américaines, la Commission européenne s’apprête à lever l’embargo sur les organismes génétiquement modifiés (OGM). Quant à la folie meurtrière des attentats, elle essaime petit à petit à la surface du globe, ainsi que l’a récemment démontré le drame de Madrid. Face à ces nouveaux risques, de nature très différente, les assureurs et, surtout, les réassureurs (qui assurent les premiers) crient au casse-cou. Une inquiétude relayée, aujourd’hui, par Michel Baecker, l’administrateur délégué d’Assuralia, la fédération des entreprises d’assurances.

Le Vif/L’Express : Les assureurs sont-ils inquiets face aux changements climatiques ?

Michel Baecker : Nous sommes d’abord inquiets face à l’augmentation impressionnante des catastrophes en général. En trente ans, leur nombre a été à peu près multiplié par quatre. Et cela est vrai autant pour les catastrophes naturelles que  » techniques « , comme la gigantesque panne d’électricité survenue aux Etats-Unis et au Canada (2003), l’explosion de l’usine AZF à Toulouse (2001) ou les multiples pannes survenues à bord des satellites. Mais il est clair que l’évolution du climat suscite de vives inquiétudes chez les assureurs et les réassureurs. Dans son rapport  » Sigma  » de janvier 2004, Swiss Ré, la deuxième société mondiale de réassurance, signale que la hausse de température enregistrée ces cent dernières années ( NDLR : 0,6 degré) est la plus importante et la plus rapide depuis au moins mille ans dans l’hémisphère Nord. Et que les années 1990 ont été la décennie la plus chaude du xxe siècle. Or les experts des Nations unies tablent sur une hausse générale de la température de 1,5 à 5,5 degrés d’ici à la fin du siècle ! Il est clair que cette évolution a û ou aura û un impact important dans la multiplication de tempêtes, d’ouragans, de crues, etc. Certes, en 2003, les sinistres les plus coûteux liés aux débordements de la nature ont été enregistrés aux Etats-Unis. Mais les inondations en France, en 2002, ont tout de même coûté plus de 800 millions d’euros aux assureurs européens.

Ce genre de risque deviendrait donc impossible à assurer ?

De fait, les risques liés aux changements climatiques ne sont pas nécessairement assurables. Il faudrait pouvoir identifier et quantifier le risque avec une certaine sécurité scientifique, mais nous sommes loin du compte. Si vous mettez ce constat en parallèle avec la concentration croissante des populations et des patrimoines dans certaines zones de la planète, comme on le voit particulièrement en Asie, vous comprenez pourquoi les réassureurs tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Il leur devient de plus en plus difficile de couvrir certains types de risques. Or nous, assureurs, avons une nécessité vitale de leur transférer une partie des risques que nous couvrons, afin de limiter notre vulnérabilité. Sans réassurance, l’économie s’arrête. Ainsi, dans les heures qui ont suivi l’attentat du World Trade Center (WTC), à New York, les avions sont restés cloués au sol, car aucune société de réassurance n’acceptait de les couvrir, sinon à un coût prohibitif. En Europe, s’ils ont recommencé à voler, c’est parce que la Commission européenne avait accepté de prendre le relais des assureurs pendant plusieurs mois. Mais ce genre de solution ne peut être que transitoire.

Les risques liés aux catastrophes naturelles sont pourtant loin d’être la seule explication à l’inquiétude des (ré)assureurs…

De fait. On assiste en réalité à une multiplication d’événements nouveaux. En se renforçant et en se multipliant, ils posent d’une façon brutale le problème de l’assurance et de la réassurance. L’année dernière, les réassureurs ont dû recapitaliser à coups de milliards d’euros. Bien sûr, le climat généralisé de crise financière a pu expliquer cette nécessité, mais un événement comme l’attentat contre les tours jumelles de New York aggrave sensiblement le problème. Ce drame coûterait aux assureurs la bagatelle de 40 à 50 milliards de dollars. Les réassureurs auraient été incapables de couvrir une deuxième catastrophe d’une telle ampleur, si elle était survenue dans l’année qui a suivi le 11 septembre 2001. Certes, les dégâts liés au terrorisme étaient, jusqu’il y a peu, généralement couverts. Mais, comme l’a confirmé l’attentat de Madrid, nous entrons dans une sorte de  » méga-terrorisme  » qui, parce qu’il est assimilé à un risque de guerre dans de nombreux pays, n’est plus assurable.

C’est ce que le monde de l’assurance nomme les  » nouveaux risques « …

Oui. Ils sont liés au terrorisme nucléaire, bactériologique et chimique. Mais il ne faut pas nécessairement aller aussi loin pour en trouver des illustrations. Le problème des organismes génétiquement modifiés (OGM), par exemple, nous inquiète vivement. Nous, assureurs européens, nous nous méfions des OGM comme de la peste. Nos compagnies refusent de couvrir ceux qui se lanceraient dans de telles productions, car il n’y a aucun consensus scientifique sur leur caractère inoffensif pour la santé et l’environnement. Alors que la Commission européenne ouvre actuellement la porte au maïs génétiquement modifié, les assureurs, eux, estiment qu’ici aussi, comme pour le climat, l’identification et la quantification des risques baignent dans des zones d’ombre. Nous ne voulons pas rééditer l’épisode de l’amiante…

L’amiante ?

A l’époque, dans les années 1960, personne ne pouvait imaginer à quel point ce matériau était nocif pour la santé. Aux Etats-Unis, une multitude de procès ont été engagés dans ce domaine. Résultat : 59 milliards de dollars û soit à peu près le total des indemnisations pour les catastrophes naturelles en 2003 dans le monde entier ! û ont déjà été payés aux victimes. Selon certaines sources, le coût final pour les assureurs américains serait même finalement trois fois plus important. Ce sujet est très actuel : les sénateurs démocrates, aux Etats-Unis, viennent de refuser d’apporter leurs voix aux républicains en faveur de la création d’un fonds fédéral d’indemnisation, car ils le jugent trop défavorable aux victimes. Or il compte déjà 104 millions d’euros ! Je sais que la culture des procès à tout prix et les habitudes des avocats sont très différentes en Europe, mais on constate une multitude d’initiatives parlementaires, notamment en Belgique, sur la responsabilité des producteurs et des cultivateurs dans le cas où la culture des OGM devait être autorisée. Ces initiatives font que les sociétés d’assurances, en Europe, ne courront pas le risque d’un phénomène analogue à celui de l’amiante.

Le monde politique, en Belgique, vous semble-t-il suffisamment sensible à ces évolutions de fond ?

Il y a un an, Assuralia (l’Union professionnelle des entreprises d’assurances) avait soumis l’idée au gouvernement fédéral de l’époque de mettre au point un plan de crise dans le domaine de l’assurance. En effet, notre industrie, notre économie en général pourraient être sérieusement affectées si un acte de terrorisme devait frapper les sites nucléaires, le Parlement européen ou les bâtiments de l’Otan, à Bruxelles. Depuis lors, nous n’avons plus reçu de signe de vie du gouvernement. D’une façon générale, nous avons le sentiment que nos acteurs politiques sont plongés dans une logique de gestion quotidienne, beaucoup trop éloignée des préoccupations à moyen ou long terme. Les industriels, eux, ont été plus brutalement confrontés à cette évolution, via les augmentations des primes. Il est clair que ce climat d’insécurité lié au 11 septembre 2001 a poussé les entreprises à adopter des mesures préventives qui, pendant longtemps, avaient été négligées. Ces réactions sont très saines. Mais le fait de voir certains risques devenir non assurables va, tôt ou tard, pousser les assureurs et les politiques à nouer des partenariats entre les secteurs privé et public pour maintenir une couverture optimale de ces risques.

Entretien : Philippe Lamotte

 » Les assureurs européens se méfient comme de la peste des OGM  »

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