A l’asile des fous chantants

Autodérision : avec L’Opera Seria de Gassmann, la Monnaie se prend pour cible, dans une satire de l’univers névrotique des théâtres lyriques.

Avant tout, ne pas se fier au titre : tirée de l’oubli en 1992 par le chef d’orchestre René Jacobs, cette oeuvre créée en 1769, intitulée assez banalement L’Opera Seria, est un sommet d’ironie intelligente et truculente (lire aussi les coulisses de cette production pages 76 à 78). Certes pas simple à suivre (compter quatre heures, deux pauses comprises) ni à résumer, car la pièce recourt à la mise en abyme : cet opéra prend ainsi pour thème… l’opéra ou, plutôt, les ultimes vingt-quatre heures du processus de création d’un nouveau morceau baroque, qui finira en fiasco… En résumé, c’est le matin du jour de la première, et tout foire : en coupant à l’aveugle dans la partition, Faillite (le directeur du théâtre) reproche à Soupir (le compositeur) et à Délire (le librettiste) d’avoir fait  » trop long  » ; en retard, migraineux ou chichiteux, les solistes arrivent au compte-gouttes, pour en venir aux mains et déverser leurs torrents de reproches, de caprices et de jalousies, avant de finalement consentir à se produire, sous les huées du public…

Trois actes, donc, pour une satire d’un genre, l’opera seria (ou sérieux), que Florian Leopold Gassmann (1729-1774) a abondamment pratiqué à Vienne et Venise. Ses défauts, il les connaît par coeur : des airs à rallonge, annoncés par des ritournelles qui n’en finissent pas ; des passages exhibitionnistes, véritables numéros de cirque ; des récitatifs naïfs, pompeux et… pleins de notes.

Une véritable charge

En dépit d’indices laissés par le metteur en scène anglo-irlandais Patrick Kinmonth (les acteurs s’ennuient, bâillent, tricotent ou s’endorment), pas sûr que le public du XXIe siècle capte la subtilité des arguments musicaux avancés. En revanche, la caricature des artistes est limpide : les prime donne fragiles psychologiquement et confites dans le miel sévissent toujours. On rit beaucoup, aussi, de la peinture des voix masculines aiguës (ne dit-on pas  » bête comme un ténor  » ?), au travers de Ritournelle (extraordinaire Mario Zeffiri), un casse-couilles de première, qui écorche les mots ou s’obstine à les modifier,  » parce qu’il l’a décidé « . Divas excessives, imprésario voleur, compositeur coupable de plagiat et librettiste narcissique, tous en prennent pour leur grade.

La charge n’épargne pas la tête des maisons d’opéra, véritable nef de fous. Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie, se reconnaît-il en intendant expéditif maudissant son métier ? Retrouve-t-il tout son petit monde dans ces portraits sans concession ?  » Oui… et non ! Aujourd’hui, on ne produit plus un spectacle comme jadis, explique-t-il. Des paramètres ont changé, telle l’ingérence de la sphère politique. Mais beaucoup de querelles sont restées les mêmes : au duel compositeur-librettiste se substitue souvent un conflit entre le chef d’orchestre et le metteur en scène…  » Si cette dernière profession n’existait pas, du temps de Gassmann, son Opera seria décrit des intervenants qui ont heureusement disparu, comme les mères des grands solistes, ces chipies envieuses et mêle-tout, génialement incarnées, ici, par trois chanteurs travestis. Leur insolence jouissive contribue d’ailleurs au délire absolu du troisième acte – le naufrage apocalyptique de l’opéra, avec la surprenante complicité de vrais-faux figurants éparpillés dans la salle…

Aurait-on aimé que la critique aille plus loin, saute les siècles, souligne les travers de l’opéra d’aujourd’hui ? Kinmonth ne s’y est pas résolu, lui qui, dans une note d’intention, a mis le doigt, non sans humour, sur trois clichés de mise en scène actuels – qui n’épargnent d’ailleurs pas la Monnaie :  » La représentation d’actes sexuels crus, en particulier quand rien ne les exige du point de vue dramatique ; la généralisation des costards au lieu des costumes d’époque, pour faire moderne ; la présence de soldats nazis, là où on s’y attendrait le moins…  » Il y a deux cent cinquante ans, Gassmann jetait un regard féroce sur ses contemporains créateurs. Arrivant à placer des airs, beaux comme des perles, entre ses justes blâmes de la vie lyrique, il déplorait que l’opéra fût  » inventé par un démon pour châtier les hommes « . Il se plaignait en outre d’un public  » implacable et jamais satisfait  » : ce en quoi, ce coup-ci, il s’est visiblement trompé.

Valérie Colin

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