A l’apogée de l’autre football

Les deux meilleures équipes de football américain viennent de disputer la 36e Superbowl, dans un show éblouissant comme seuls les Etats-Unis peuvent s’en offrir. En Belgique non plus, l’événement n’est pas passé inaperçu. Reportage

Tout petits, déjà, les Européens apprennent, non sans étonnement, que les Américains se couchent à l’heure où eux-mêmes se lèvent… Quand ils émigrent, ceux-ci changent évidemment de rythme. Sauf les jours de Superbowl.

Car aucun neveu de l’Oncle Sam, même s’il réside sur le Vieux Continent, ne manquerait pour un empire la finale annuelle du championnat de football américain. « Je ne sais pas combien d’Américains habitent en Belgique, fait remarquer le serveur d’un saloon bruxellois plus vrai que nature, mais je sais qu’ils seront presque tous ici, jusqu’à très tard ». Même un dimanche (le 26 janvier, en l’occurrence) et même s’il faut, pour rejoindre les compatriotes son choix avant le coup de sifflet de minuit (heure belge), longer des rues désertes et traverser le froid.

Partout en Belgique où se concentrent de nombreuses communautés américaines, des grands écrans ont été dressés dans les cafés les plus populaires. En fidèles supportrices, les 12 équipes belges de cette rare discipline se sont également trouvé un refuge dûment câblé . Les plus individualistes des Américains de Belgique ne font pas exception. Ils ont réuni chez eux quelques amis pour assister et crier ensemble, en direct et jusqu’au petit matin, au triomphe du plus fort. Ce qui n’est pas peu dire.

Dans leurs vareuses rembourrées, coiffés d’un casque grillagé sur l’avant du visage, les joueurs paraissent invincibles. A l’énonciation de chaque nom, les cris d’admiration fusent d’ailleurs dans la foule présente sur les lieux, tandis que, dans les bistrots de Belgique, le public se tient coi: ces noms tellement typiques (Lynch, Brooks, Kennedy…), ces visages si volontaires rappellent indiscutablement le parfum du pays, et ses relents nostalgiques. D’autant que l’agence de relations publiques de l’événement y a mis, cette année encore, tout le paquet: l’émouvant God bless America chanté en introduction, la main sur le coeur, par Céline Dion en personne, l’hymne national entonné par les jolies partenaires du groupe Dixie Chicks, l’écho de la foule entière, des drapeaux, des ballons, des mises en scène flamboyantes. Coupées, sans cesse, par les incontournables messages publicitaires.

D’après les spécialistes d’échanges interculturels, le succès du football américain dans les médias d’outre-Atlantique – au contraire de l’impopulaire football – s’expliquerait en grande partie par le fait qu’il est plus aisé – et donc plus rentable – de caser des messages commerciaux dans des matchs de quatre fois quinze minutes qu’entre deux longues mi-temps. Plus sérieusement, le Pr Sam Whitsitt, de l’université d’Oklahoma, voit dans le football américain un éloge, par ballon interposé, de la possession, vertu nationalepar excellence, alors que les footballeurs du reste du monde s’évertuent au contraire à se passer sans cesse l’objet convoité sans jamais s’autoriser à le toucher des mains.

Loin de telles considérations philosophico-psychologiques, les adversaires en course pour la Superbowl,évoluant dans une disposition incompréhensible à première vue, mais qui rappelle cependant les coutumes du rugby, s’empoignent, s’évitent et s’amusent, pour leur public déchaîné, des deux côtés de l’Atlantique. D’un côté, les Raiders et leur légendaire attaquant de l’année, Rich Gannon. De l’autre, les Buccaneers et leur cher défenseur de l’année, Derrick Brooks. Sur les bords du terrain, des entraîneurs reliés en permanence aux capitaines d’équipes par voie radiophonique.

Un premier coup de sifflet et les 800 millions de téléspectateurs de par le monde se redressent. Un deuxième, ils guettent l’écran. Au premier goal (et les 6 premiers points), c’est l’inexplicable explosion: sifflements acerbes, casquettes propulsées, applaudissements à tout rompre. Sans favoritisme. Après deux heures de programme télévisé, dont une seule de jeu, 25 pauses publicitaires, dont près de la moitié pour vanter les politiques fédérales, et, surtout, 70 points, dont 48 en faveur des Raiders, tous les Américains du monde sont simplement retournés à leurs chaumières. Epuiséds et repus de nationalisme.

Carline Taymans

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