A deux en piste

A l’occasion du festival Up !, une vague circassienne envahit Bruxelles. Un programme foisonnant où figurent de nombreux duos. Mais pourquoi ce format est-il si fréquent dans l’univers du cirque, que ce soit pour faire rire, frissonner ou ébahir ? Tentative de réponse.

Début février, un film de Roschdy Zem est venu tirer des oubliettes un duo d’artistes pourtant décisif dans l’histoire du cirque et de l’humour en général, Foottit et Chocolat. L’association de Rafael Padilla, fils d’esclaves né à Cuba, et du clown britannique George Foottit allait non seulement porter un tout premier artiste noir au statut de vedette dans le Paris de la Belle Epoque, mais aussi fixer un dispositif avec de longs et beaux jours devant lui : le clown blanc et l’auguste. Le premier, avec sa face lunaire héritée du Pierrot, se distingue par sa noble élégance. Le second, arborant un maquillage outrancier et une tenue aux couleurs criardes, est affublé de l’attribut ultime du clown, le nez rouge. Ensemble, ils incarnent l’opposition et la complémentarité entre le sérieux et le foutraque, l’ordre et le chaos, le dominant et le dominé.

De manière plus ou moins directe, ce modèle a infusé toute l’histoire du divertissement à travers de multiples disciplines. Laurel et Hardy, Astérix et Obélix, Les Vamps, Dean Martin et Jerry Lewis, Bourvil et Louis de Funès dans des films comme Le Corniaud ou La grande vadrouille, Wallace et Gromit, Jean Reno et Christian Clavier dans Les Visiteurs, Thierry Lhermitte et Jacques Villeret dans Le dîner de cons… tous sont redevables en tout ou en partie au tandem clownesque circassien. Mais pourquoi un tel succès ? La réponse se trouve peut-être du côté de Freud et de la psychanalyse.

En 1923, le neurologue viennois livre son essai Le moi et le ça, où il cartographie les faits psychiques en trois instances : le moi,  » processus psychique d’une personne comme formant une organisation cohérente  » et auquel  » se rattache la conscience  » ; le ça, inconscient,  » dominé par les passions  » et piloté par le principe de plaisir ; et enfin le surmoi,  » né à la faveur d’une identification avec le prototype paternel « , l’instance interdictrice.  » Le ça est tout à fait amoral, le moi s’efforce d’être moral, le surmoi peut devenir hypermoral et, en même temps, aussi cruel que le ça « , résume Freud.

Quand il est seul, le clown s’apparente au ça. Héritier de la force subversive des bouffons du Moyen Age, il est capable de tout, et en particulier du pire. Ce qui peut le rendre passablement effrayant. Il suffit, pour s’en convaincre, de se souvenir de la psychose autour des  » clowns maléfiques  » qui a secoué la France en 2014, ou d’un des plus grands succès de Stephen King, Ça (tiens, tiens), épais roman mettant en scène un clown tueur d’enfants planqué dans les égouts. Dans un registre totalement différent, on pourrait aussi souligner le caractère agressif du krump, danse née dans les années 1990 au sein des ghettos noirs de Los Angeles et qui dérive du clowning, pratiqué le visage maquillé et dans des tenues parfois dignes de l’auguste. Ceux qui ont besoin de se rafraîchir la mémoire iront visionner le clip de Galvanize des Chemical Brothers. Trognes peinturlurées pleines de colère, coups de poings rageurs distribués sur des beats impitoyables et un lancinant Don’t Hold Back ! ( » ne te retiens pas « ), piste de danse qui se mue en ring de boxe… tout y est.

Dans le duo clown blanc/auguste, le surmoi vient équilibrer le ça et les litiges burlesques qui se déroulent sur la piste sont alors d’autant plus reconnaissables qu’ils correspondent aux luttes intestines à l’oeuvre dans l’inconscient de tout un chacun.

Mon autre moi

Pour leur numéro d’anneaux chinois présenté entre autres au Grand Cabaret de Patrick Sébastien, les frères Luis Javier et Miguel Ángel Córdoba Pelegrín, artistes espagnols venus à Bruxelles pour se former à l’Esac (Ecole supérieure des arts du cirque) se sont eux aussi inspirés du duo clown blanc/auguste. Alors que Miguel est le magicien sérieux et distingué, Luis, paré d’une perruque et d’une robe décolletée laissant voir l’abondante toison de ses aisselles, est l’assistante sexy mais maladroite qui sème la pagaille à chaque étape du numéro.  » A cause de sa maladresse, elle fait de la magie par accident, sourit Miguel. Comme il est tout le temps interrompu, le magicien ne réalise aucun tour de magie. C’est elle qui les accomplit à sa place.  »

Si la combinaison de magie et de clowns est déjà originale en soi, l’entrée en scène des deux frères est, elle, unique en son genre. Côté cour, un homme, chemise blanche, bretelles, cheveux gominés en arrière, passe timidement sa tête par le rideau avant de s’élancer d’un pas décidé. Après une pirouette, il repart côté jardin. A la seconde où il disparaît, le voilà qui réapparaît de l’autre côté, comme s’il avait traversé les coulisses à la vitesse de l’éclair. Il faut quelques dizaines de secondes à l’assistance pour comprendre qu’en fait, ils sont deux. Luis et Miguel sont des jumeaux. Le nom de leur duo ? Doble Mandoble.

Dans la vie privée, les frères Córdoba Pelegrín s’amusent parfois à semer la confusion en se substituant l’un à l’autre, mais sur scène, ils ont fait de leur gémellité un véritable atout. Dans Mi otro yo ( » Mon autre moi « ), ils abordaient les identités multiples. Dans Full HD (1), présenté dans le cadre du festival Up !, ils plongent dans un futur où chacun peut se cloner grâce à une imprimante 3D et changer de bras ou de jambe comme on change de chemise. Doble Mandoble y mélange jonglerie, danse, acrobatie et magie avec quelques scènes à couper le souffle dont une version bionique de  » la femme coupée en deux « , réalisée sans boîte dissimulatrice.

Histoire de couple

Tout le monde n’a pas de double disponible pour monter un numéro. En revanche, ce qui arrive assez souvent dans le milieu, c’est que l’on partage la piste avec sa moitié. A cause du nomadisme, il arrive bien souvent que les aventures artistiques soient si pas des histoires de famille, au moins des histoires de couple, comme le rappellent les intrigues de films cultes comme La Strada de Federico Fellini (1956) ou Freaks de Tod Browning (1932). Plutôt que l’opposition ça/surmoi, c’est alors la complémentarité des genres qui se retrouve sous les projecteurs.

Qu’ils soient trapézistes, gymnastes, jongleurs, écuyers, dompteurs ou funambules, les artistes peuvent choisir de rester discrets sur le lien qui les unit. Bert et Fred, eux, s’affichent d’entrée de jeu comme un couple. Ils arrivent sur scène en se tenant la main et le titre de leur spectacle, 8 years, 5 months, 4 weeks, 2 days (2) correspond à la durée de leur relation.  » Dans ce boulot, on est souvent sur les routes, expliquent-ils. Alors travailler en couple, ça permet aussi, simplement, de passer beaucoup de temps ensemble.

Outre le rire (eux aussi tiennent du clown blanc et de l’auguste), ces deux Flamands formés à l’ACaPA de Tilburg jouent sur un autre moteur fondamental du cirque : le risque. A l’aide de boîtes en carton, d’une scie électrique, d’une agrafeuse, de chaises et de pièges à souris, ils revisitent les grands classiques dans une esthétique ludique et bricolée.  » Je trouve que des lieux comme le Brico ou le Gamma sont très inspirants, confie Fred. J’aime bien aller y faire un tour quand on est en création.  » Petite précision : Fred, c’est la fille et c’est elle qui mène la danse. Contrairement à la tradition, c’est Bert qui se retrouve à servir de cible pour le lancer (ou plutôt le tomber) de couteaux ou le tir à la carabine, et qui est même porté dans un numéro de main à main façon tête à tête.  » On n’a pas pensé le spectacle en disant que j’allais jouer les rôles de l’homme, enchaîne Fred. C’est plutôt lié à mon caractère, qui est sans doute plus fort. Bert est plus calme. Mais dans le spectacle, c’est très exagéré évidemment.  »

N’empêche que dans le cirque traditionnel, on n’aurait pas forcément vu d’un bon oeil la femme manipuler le fouet pour briser la tige de la fleur que son homme tient en bouche. Comme l’expliquent Magali Sizorn et Betty Lefèvre, anthropologue des pratiques corporelles artistiques contemporaines, dans leur rapport de recherche  » Transformation des arts du cirque et identités de genre  » (université de Rouen), dans le cirque traditionnel,  » la répartition des tâches respecte un ordre social où la femme est subordonnée à l’homme, ou, en tout cas, à chaque sexe correspondent des rôles et tâches déterminés : à l’homme, la force, le courage et le risque, à la femme, la légèreté, la grâce et la beauté.  » Mais dans le cirque contemporain, les choses ont changé, constatent les deux auteures.  » Ce n’est pas l’accentuation des différences qui est mise en scène, mais la recherche des ressemblances, le métissage des sensibilités.  »

A travers les duos, la piste du cirque serait donc non seulement le miroir des agitations de notre âme, mais aussi celui de la société tout entière et de son évolution. Son pouvoir de fascination est loin d’être épuisé.

(1) Full HD, par Doble Madoble. Le 18 mars, à 19 heures, à la Maison des cultures de Molenbeek, www.cirk.be

(2) 8 years, 5 months, 4 weeks, 2 days, par Bert & Fred. Le 18 mars à 20 h 30 et le 19 mars à 17heures, à Wolubilis, à Woluwe-Saint-Lambert. www.cirk.be

Par Estelle Spoto

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