32. Des juges sous influence ?

Il serait proprement inconcevable d’évoquer la figure du juge sans approfondir ces deux vertus cardinales : l’indépendance et l’impartialité. Car elles sont intimement liées à sa fonction : comment imaginer qu’un juge puisse en être réellement un s’il manque d’indépendance ? Ou si l’impartialité lui fait défaut ? Poser la question, c’est donc y répondre : il n’y a pas d’autre choix que de présumer la coexistence de ces deux qualités dans le chef de chaque juge. Il ne se conçoit pas, en effet, qu’un seul d’entre eux doive, avant de juger, faire la preuve qu’il est bien indépendant et impartial. Tous bénéficient donc d’un a priori d’autant plus favorable que prouver le contraire est pratiquement impossible aux justiciables qu’ils condamnent : allez-vous en démontrer que le juge auquel votre affaire est confiée a une opinion préconçue ! Voire qu’il est carrément vendu à la cause adverse ! Cela supposerait que son préjugé soit flagrant, qu’il soit donc suffisamment maladroit pour le laisser transparaître. Ne peut-on pas supposer, au contraire, qu’un juge dont la décision aurait effectivement été arrêtée dès le départ prendrait toutes sortes de précautions pour ne jamais le donner à penser ? Etant donné que la position qu’il occupe le contraint précisément à la réserve, il lui est tout à fait loisible de  » faire comme si de rien n’était  » et de simuler qu’il n’a rien décidé, alors qu’en réalité son opinion soit déjà toute faite. Une première observation au sujet de l’indépendance des juges consiste donc à afirmer qu’elle a valeur d’évidence : du seul fait d’être juge, on sera forcément indépendant ! Et, si tel ne devait pas être le cas, personne n’en saura probablement jamais rien. Le même constat vaut pour leur impartialité. Ce n’est pas jeter la suspicion sur l’ensemble des magistrats que de l’affirmer. C’est une manière de revenir à une vérité essentielle déjà énoncée : notre système pénal est fondé sur un mythe, celui d’êtres paranormaux grâce auxquels la justice rendue serait à peu près idéale. Si je m’attarde assez longuement, dans ces chroniques, sur la fonction de juger, ce n’est pas par hasard. C’est qu’une bonne part des représentations que la justice veut donner d’elle-même, sa propagande en quelque sorte, est liée à l’incarnation de tous ses idéaux par ceux qui sont chargés de la rendre. En tant que représentants de la justice, les juges sont d’office investis d’une sorte d’aura divine, même s’ils ne se prennent pas pour des dieux, loin de là !

Ne laissons cependant pas la place au fantasme : l’indépendance des juges est une réalité. Conscients de l’importance de leur charge, les juges prennent à c£ur de s’identifier à elle. Ils se prennent donc au jeu, tentant de correspondre au modèle qu’ils se sont façonnés, de s’élever au plus haut rang d’exigence que requiert leur état. Investis de la noblesse de leur mission, les  » magistrats assis  » tiendront ainsi à leur indépendance comme à la prunelle de leurs yeux. S’ils cédaient aux pressions, existeraient-ils encore vis-à-vis d’eux-mêmes ? Même à l’époque où les juges devaient leur nomination à leur couleur politique, je gage qu’ils mettaient leur point d’honneur à ne pas prêter le flanc à la critique, en s’émancipant, sitôt nommés, de leurs  » protecteurs « . Le lecteur ne prendra dès lors pas pour naïve l’assertion selon laquelle la justice, bien que percluse de maux, n’est pas politique. De tous les conditionnements qu’un juge est susceptible de subir, son affiliation politique est sans doute le moins sensible. De plus, un juge n’est pas un autre et une infinité de variables, tenant aux péripéties de l’histoire personnelle, a fait de chacun ce qu’il est.

Quant à l’impartialité des juges, si celle-ci est sujette à caution, ce sera bien davantage en vertu de ces  » influences intérieures  » qui définissent leur manière de voir et, finalement, leur rapport au monde qu’à cause de pressions extérieures. C’est leur niveau de conformisme qui, sans doute, les discrimine avant tout : certains jugeront d’une manière guindée, jetant sur les gens un regard uniforme et leur manifestant, somme toute, peu de curiosité. D’autres feront preuve d’une inlassable recherche de ce que chaque personne, fût-elle infiniment coupable, recèle d’énigme. En fin de compte, le préjugé le plus décisif demeure sans nul doute le stéréotype.

par bruno dayez

Parfaits, non. Indépendants et impartiaux, généralement.

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