10 ans, 100 innovations, 100 millions d’emplois

Le Belge Gunter Pauli, ancien patron d’Ecover, est le créateur de la fondation Zero Emission Research Institute. A contre-courant – quoique peut-être de moins en moins -, il prétend que les activités humaines ne peuvent en rien polluer la terre et prône le plein-emploi pour satisfaire les besoins fondamentaux de tous. Mégalo ?

Le Vif/L’Express : Vous venez de présenter votre rapport au club de Rome, à Amsterdam. Il s’intitule The Blue Economy. Mais pourquoi vous, souvent présenté comme écologiste, avez-vous choisi le bleu ?

Gunter Pauli : L’économie rouge, le communisme, a raté. L’économie verte a raté : tout ce qu’elle propose, c’est de faire payer plus cher les produits afin de limiter les dégâts à l’environnement. Alors pourquoi pas un modèle économique bleu ? Le bleu, c’est la couleur de l’entreprise, mais aussi la couleur de l’eau, qui est la vie, la couleur de la terre vue d’en haut. Rien à voir avec la politique.

Ce rapport est fondé sur votre livre du même nom, édité avec l’aide du PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement) et l’IUCN (Union internationale pour la conservation de la nature). Il porte en sous-titre : 10 ans, 100 innovations, 100 millions d’emplois. C’est votre programme ?

Ces 100 innovations, ce sont 100 idées simples. Je ne suis pas un scientifique. Le scientifique, souvent, il a son dada, il ne fait que ce qu’il aime faire. Moi je mets les gens ensemble. Je connais des centaines de chercheurs et de professeurs dans le monde, que je peux interroger sur des questions précises, que je peux faire travailler ensemble pour faire mûrir un projet. Ensuite je fais le premier pas, je prends le premier risque pour que ce projet, qui n’a jamais été réalisé, aboutisse. Une fois que la preuve de la viabilité de l’entreprise est faite, qu’elle dégage son premier cash-flow, je me retire. Alors, 100 innovations à mettre en £uvre en dix ans, ce n’est pas utopique. Les 100 idées sont là, elles sont brevetées, et à la disposition des candidats entrepreneurs.

Mais 100 millions d’emplois ?

Les économistes disent que le chômage est normal, voire qu’il est nécessaire. Moi, je dis non. On nous prédit que bientôt, suite à la crise, un milliard de personnes vont chercher du boulot. Déjà qu’un milliard d’humains n’ont pas assez à manger, que deux milliards d’entre eux n’ont pas l’eau potable… Et on devrait accepter cela ? Dans le système de vie actuel, la seule chose qui est durable, c’est la pauvreté. L’objectif doit être le plein-emploi, et on peut l’atteindre avec beaucoup de plaisir, en contribuant à satisfaire nos besoins fondamentaux : la nourriture pour tous, l’eau potable, la santé, l’énergie et l’hébergement.

On ne vous a jamais dit que c’était un peu simpliste ?

Bien sûr que oui, mais si ça marche ? En Colombie, l’industrie du café produit 16 millions de tonnes de déchets, extrêmement préoccupants pour l’environnement. Qu’est ce qu’on peut en faire ? Les éliminer en les brûlant ? Les utiliser dans la fabrication du papier ? Il n’y a guère de valeur ajoutée. Par contre, pour la culture des champignons, c’est une matière intéressante, ce que m’a confirmé un mycologue chinois. Les champignons, des variétés de shiitake et de linchi, poussent trois fois plus vite sur la pulpe de café que sur les billots de chêne, la méthode traditionnelle en Chine.

J’ai proposé l’idée à Kraft et à Nestlé, qui n’en ont pas voulu. Nous sommes donc allés la mettre en pratique en Colombie et, aujourd’hui, 10 000 personnes vivent de la culture des champignons. Par ailleurs, nous récupérons le méthane provoqué par la fermentation de la pulpe. De deux problèmes, à savoir le volume des déchets et le gaz, nous avons fait du business. Plus d’une centaine de petites entreprises sont nées en Colombie grâce à ce modèle, et la chaîne de distribution Carrefour, présente dans le pays, a mis nos champignons dans ses rayons. Le café, produit d’exportation par excellence, permet à présent de nourrir les gens sur place.

Le modèle a été exporté au Zimbabwe, où les déchets de café servent aussi à nourrir les animaux et à produire de l’électricité. Il y a 25 millions de fermes qui produisent du café dans le monde, et l’exploitation des déchets permet la création de deux emplois à l’hectare.

Mais l’argent pour démarrer, acheter le matériel… ?

Je veux mobiliser les entrepreneurs qui n’ont pas d’argent et qui n’ont pas d’expérience. Celui qui est expérimenté dans un domaine ne voit plus que celui-ci et est incapable d’en résoudre les problèmes, parce qu’il a le nez dedans. Se braquer sur le core business crée des core-compétences, étroites. Si je suis fabricant de piles, de batteries, quelle est l’invention qui pourra m’intéresser ? Certainement pas celle qui éliminera les piles, qui les remplacera par autre chose. Celui qui n’a pas l’expérience est plus inventif, plus efficace. Et il a donc besoin de moins d’argent. Trop d’argent, c’est un cancer, c’est trop facile, on ne cherche pas. En outre, vous savez, ce sont les premiers 10 000 dollars qui sont les plus difficiles à trouver, et nous sommes là pour cela. Après, ça vient tout seul.

Comment pouvez-vous affirmer que l’on peut produire sans déchets ?

Si vous vivez, vous fabriquez des déchets, ce qui en soi n’est pas un problème. Ce qu’il faut faire, c’est les recycler, les valoriser, mais en engrangeant des plus-values. Nous sommes comme les arbres, nous ne gardons pas nos feuilles pour le printemps suivant. Par contre, les feuilles de l’arbre vont permettre aux champignons de se développer, aux vers et aux bactéries de les transformer en humus, qui permettra un jour de nouvelles feuilles. Le système est bouclé : le déchet n’en est pas un.

Au Brésil s’est posé le problème de l’eau de culture du riz. Qu’est ce qu’on en fait ? J’ai questionné des professeurs, qui ont trouvé que cette eau peu profonde, qui a stagné sous les rayons du soleil, qui est alcaline et riche en acides aminés, conviendrait parfaitement pour la culture de la spiruline, une micro-algue à très haute valeur nutritive, bourrée de vertus médicinales. On l’a fait, et aujourd’hui on en a trop. La spiruline a été prise en compte par le programme  » Fome Zero  » (faim zéro) du président brésilien Lula da Silva et elle est aujourd’hui incorporée à la nourriture des enfants dans les écoles du sud du pays.

Mais la spiruline contient également des lipides, ce qui permet de la transformer en biodiesel pour faire tourner les moteurs. L’extraction de l’huile laisse comme déchets les membranes cellulaires de l’algue, qui sont à leur tour utilisées en cosmétique, notamment pour retarder l’apparition des rides. Un petit pot peut coûter jusqu’à 100 euros. Cent fois le prix de revient…

La spiruline a par ailleurs besoin de grandes quantités de CO2 pour se développer par photosynthèse. Au Brésil, nous avons capté le CO2 des fumées émises par une centrale électrique au charbon, et nous l’avons injecté dans l’eau de refroidissement des turbines : de l’eau chaude et du CO2, l’idéal pour la spiruline ! En Europe, on a mis au point un marché des bons de CO2. C’est un modèle sans futur. Au Brésil, la spiruline a permis l’engagement de 600 personnes supplémentaires par la centrale. L’innovation technologique, souvent destructrice d’emplois, a ici fait le contraire en transformant des problèmes en opportunités et en emplois.

J’ai démarré avec ce qui existait déjà, et on me paie en outre 24 dollars la tonne pour que je prenne le CO2. Je n’ai donc pas besoin d’argent, et je lutte contre la faim des gens grâce à ce qu’on appelle des déchets. Plus de 90 % des matières premières finissent en déchets.

Etes-vous un bienfaiteur, êtes-vous la providence ?

La Belgique où j’ai grandi est le paradis de l’autodérision. Je sais que le plus grand danger, c’est l’ego. Et pourtant, on ne pourra pas l’emmener dans l’au-delà, pas plus que l’argent d’ailleurs. Je me définis comme auteur-entrepreneur, et j’ai la chance d’avoir vendu 17 millions d’exemplaires de mes fables pour enfants, dans lesquelles j’ai voulu intégrer les aspects éthiques, économiques ou mathématiques de la science créative. J’ai également vendu trois millions de mes 19 autres livres. Comme les droits d’auteur courent pendant trois quarts de siècle, ils me donnent mon indépendance, et mes enfants sont à l’abri. Je n’ai pas de voiture, pas de portable, pas de BlackBerry, pas de maison, à l’exception de ma ferme en Colombie où je me retire trois mois par an, dans la sérénité, avec la simplicité des produits locaux. Je ne loge jamais à l’hôtel, toujours chez des amis. Mon but, c’est de faire vivre la fondation ZERI, qui ne bénéficie d’aucun financement. Mon but, c’est de cerner les projets où je vois qu’il y a des opportunités à saisir. J’espère qu’elles seront des milliers.

J’ai eu la chance de connaître des gens extras, de ne jamais être obligé de travailler pour quelqu’un, et d’avoir rencontré des mentors qui m’ont donné des coups de pied. Des mentors qui croyaient en moi, qui m’ont appuyé, qui m’ont donné des opportunités. Ma mère, liégeoise, quand on évoquait des projets, nous disait toujours :  » Faites-le !  » Je l’ai toujours écoutée.

De notre envoyé spécial à Berlin Michel Delwiche; M.D.

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