Caroline Pultz © Photo: Antonin Weber

Caroline Pultz, prototyper des technologies durables en mer: « On a voulu créer un écosystème à bord »

Caroline Pultz avait un poste et un salaire confortables, mais quelque chose la dérangeait. Alors elle a embarqué, pour deux ans, à bord du catamaran Nomade des mers pour tester et prototyper des technologies durables.

Octobre 2018. Caroline Pultz dévore la série de reportages dédiés au Nomade des mers sur Arte. Dans la foulée, elle envoie même un message à l’équipage. Ce projet – créer un écosystème grâce à des technologies peu consommatrices – séduit la Visétoise, qui ne s’imagine alors probablement pas être invitée quelques mois plus tard à monter à bord du catamaran, dans le port de San Francisco. « Pendant quinze jours, on a découvert des bio labs – l’équivalent des fab labs dans le secteur scientifique – sur terre ainsi que des projets de création de textile à base de bactéries ou de fabrication d’insuline artisanale. » Au retour d’un road-trip dans le désert du Nouveau-Mexique pour étudier les maisons bioclimatiques dites « earthships », la jeune femme prend conscience de la richesse technologique présente sur le bateau. « Une miniéolienne pour charger les téléphones, de la spiruline, cette algue ultranutritive, une culture de grillons bourrés de protéines, etc. Autant d’inventions bluffantes que j’avais déjà repérées pendant mes études. Les planètes étaient alignées, je suis donc rentrée au Luxembourg… pour remettre ma démission et revenir au plus vite. »

L’architecte d’intérieur de formation est alors sous contrat avec un magasin de carrelage et de sanitaire au Grand-Duché. Elle y dessine des salles de bains de luxe aux matériaux onéreux, essentiellement importés d’Italie. Sa liberté de création est totale vu l’ampleur du budget de ses clients. Pendant un an et demi, elle se frotte au monde du design haut de gamme et étudie les codes de ce qui est considéré comme glamour, désirable et accepté en Occident. « Toute la journée, je concevais des plans 2D et 3D, assise dans un bureau derrière un énorme écran. Mes seules sorties se résumaient aux visites sur chantier. J’ai beaucoup appris, mais c’était aussi très chiant: je n’étais pas convaincue par mon boulot ni par le fait de vendre des produits non respectueux de l’environnement. » Caroline entrevoit donc la porte de sortie idéale quand l’équipage du Nomade des mers, charmé par son CV, lui propose de l’accompagner en voyage. Sa mission: étudier les matériaux biosourcés – d’origine biologique – et prototyper des modèles low tech pour les rendre esthétiques.

Luminaire de champignon

Sa plus grosse claque

« Quand je suis arrivée sur le catamaran et que j’ai vu à bord tous les systèmes que j’avais imaginés dans mes projets d’architecture d’intérieur. J’ai compris qu’un autre monde était possible. »

Adapter les modes de vie de la société à l’environnement n’est pas une lubie soudainement apparue dans la vie de la vingtenaire. Petite, déjà, elle s’interroge sérieusement sur le fait qu’on se soulage dans une cuvette de WC en porcelaine, surtout alimentée en eau potable. Enfant unique, elle ne se trouve pas de passion bien définie, mais s’attache rapidement aux Lego avec lesquels elle construit des fermes, des châteaux et des bateaux. « J’avais envie de créer mon univers et imaginer une façon de fonctionner qui me semblait hyperlogique et meilleure pour le vivant comme pour le non-vivant. » Un jour, elle fixe avec du scotch un carénage en carton à son petit vélo. « Je pédalais dans les rues de mon quartier, à Richelle, en m’imaginant conduire la voiture du futur. J’y ai repensé il y a quelque temps, quand j’ai suivi un stage de création de vélo mobile, cette bicyclette à trois roues avec carénage en fibre de jute ou matériau biosourcé. Il peut atteindre une vitesse de 90 km/h en ligne droite à la seule force du pédalage. » Plus tard, alors qu’elle rend visite à sa famille maternelle en Indonésie, elle est confrontée à un monde où l’on se douche avec une tasse et de l’eau de pluie. « C’est durant cette période de l’enfance que sont nées les prémices de mon attirance pour les basses technologies, simples, accessibles, réparables et qui répondent à des besoins déterminés. » C’est ensuite autour de sandwichs Dagobert et poulet-curry qu’elle trouve sa voie professionnelle. Tous les dimanches matin, dans un snack de Visé, sa collègue étudiante lui détaille ce qu’elle apprend durant son cursus d’architecte d’intérieur. « Ça m’impressionnait de pouvoir réfléchir à des espaces qui réinventent la manière d’habiter, qui déconstruisent des habitudes et repensent la façon de vivre sur la planète. »

Caroline Pultz, prototyper des technologies durables en mer:
© Photo: Antonin Weber

Inscrite à Saint-Luc, l’école supérieure des arts de Liège, Caroline enchaîne les découvertes innovantes et s’en imprègne pour axer ses projets sur le besoin de ramener la nature à la maison, de faire de l’habitat un écosystème dans lequel l’être humain s’imbriquerait. « Je voulais repenser la façon de fabriquer les objets qui nous entourent et nous dominent. J’avais besoin de réparer les choses, de reprendre le contrôle. » La théorie de ses quatre années d’études constitue une bonne base, mais la jeune fille s’interroge: doit-elle se diriger vers une vie professionnelle classique, derrière un bureau, ou s’embarquer dans un plan alternatif? La réponse viendra progressivement, grâce, notamment, à son Erasmus à Cluj-Napoca, en Roumanie, « une ville faite pour les étudiants ». Elle y suit des cours de peinture, de vidéo, de sculpture et découvre surtout un monde de la débrouille. « Il y avait des générateurs et des poêles à gaz partout et mes camarades avaient un niveau « artisanal » bien plus élevé qu’en Belgique: rien qu’au cours de peinture, j’étais hyperimpressionnée. Ce voyage m’a permis de comprendre qu’on pouvait réaliser plein de choses avec très peu de moyens. »

C’est à cette même période que la Visétoise tombe sur un article décrivant les travaux de Phil Ross. L’artiste américain est l’un des pionniers de l’architecture du mycélium, la partie souterraine du champignon qu’il utilise pour créer du mobilier sur son balcon. Lorsqu’il pousse dans du substrat – de la paille, des déchets organiques… – le mycélium fait effet de glu naturelle qui agrège les éléments et crée une matière solide, exploitable comme isolant ou pour créer des éponges, des chapeaux ou encore des chaises. « La découverte de ce matériau vivant a constitué un tournant dans ma vie. Mes amis me prenaient pour une tarée, mais quelques mois plus tard, je réalisais mon premier abat-jour en champignon. » Dans la foulée, Caroline est engagée par PermaFungi, une coopérative qui cultive des pleurotes sur un mélange de paille et de marc de café collecté tous les matins dans les rues de Bruxelles. L’aventure débute par quatre mois de recherches scientifiques avec un design lab pour établir si le compost de champignons de PermaFungi est bien utilisable. « Après cela, j’ai appliqué ce que j’avais appris en labo de manière stérile pour concevoir un protocole de production. » Elle donnera vie à LumiFungi, un luminaire toujours sur le marché, trois ans après son départ de la coopérative.

Son mantra

« D’abord nous changer pour changer le monde. » (Pierre Rabhi)

Face à la mer

Lorsqu’en mars 2019, elle rejoint le Nomade des mers à Ensenada, au nord du Mexique, Caroline s’apprête à parcourir l’Amérique centrale en quête d’initiatives low tech à visées technique, économique, sociale ou environnementale. Elle ignore évidemment que le premier lockdown dû au coronavirus sera décrété deux jours plus tard. Une situation qui empêche les membres de l’équipage de rencontrer de nouveaux acteurs et qui les force à mouiller dans différentes baies. En stand-by pendant de nombreux mois. Parfois même contraints de faire appel à un garde maritime pour se faire livrer de la nourriture. « On s’est finalement retrouvés à deux et on en a profité pour réaménager l’intérieur du bateau. On a voulu combiner de la meilleure des manières les low tech que l’on avait à disposition pour éviter de consommer trop d’énergie et créer un réel écosystème à bord. » Exemple simple: les toilettes sèches. Sur le catamaran, le compost de déchets organiques est dégradé par des larves de mouches soldats noires, une technique ramenée d’un précédent voyage en Malaisie. Il est ensuite passé dans un biodigesteur dont est extrait le méthane pour faire bouillir de l’eau à la gazinière. Un kilo de compost permet de faire brûler cinq minutes de gaz.

Son plus gros risque

« Quitter un job assez stable avec un beau salaire au Luxembourg pour embarquer sur le Nomade des mers. Ça a beaucoup inquiété ma famille. »

Une fois le pic pandémique passé, le Nomade des mers a repris sa route. Guatemala, Nicaragua, Costa Rica, Panama… L’ architecte d’intérieur, qui ne détient d’autre permis bateau que celui lui permettant de naviguer sur la Meuse, fait alors connaissance avec la mer, la vraie… et le mal des transports. « Il m’a fallu deux mois avant d’être à l’aise, puis je me suis adaptée à la vie à bord et j’ai appris sur le tas comment bouger les voiles et lire une carte. » Elle assiste ainsi à de réelles prouesses de navigation. Entre le Panama et Cuba, le bateau profite d’un vent et d’un courant favorables pour parcourir 13 000 kilomètres en cinq jours seulement, soit l’allure constante d’un coureur. « A bord, on testait tout ce que l’on avait pu découvrir sur terre, le Nomade est un vrai laboratoire flottant. Une fois qu’on était convaincus, qu’on voyait que ça fonctionne, on divulguait les infos à travers des tutoriels sur une plateforme Wiki. Il y a plein d’inventions qui existent depuis longtemps, mais dont on ne saisit la cohérence qu’aujourd’hui. » Après plus de cinq ans de traversée – dont deux avec Caroline à son bord -, le Nomade des mers est actuellement en hivernage à New York, le courant n’étant pas idéal pour faire la Transatlantique. « On le rééquipera au printemps pour organiser une arrivée festive à Concarneau, en juin. Ça marquera alors le début d’une nouvelle phase de réflexion pour adapter au quotidien les inventions que l’on a mises au jour. » Et créer cette fameuse voiture du futur?

Ses dates clés

1996 : « Sortie du film La Belle verte, l’histoire d’une habitante d’une planète évoluée et heureuse, qui décide d’aller visiter la Terre. Une comédie qui a en partie façonné ma pensée. »

2014 : « Je lis un article dans lequel je découvre l’artiste Phil Ross et ses chaises en champignon. »

2019 : « Mon passage à San Francisco, où je vis ma première aventure à bord du Nomade des mers. »

2020 : « Je répare une planche de surf constituée uniquement de champignon. »

2021 « Le décès de l’essayiste Pierre Rabhi, l’un des pionniers de l’agriculture écologique, qui m’a beaucoup inspirée. »

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