Carte blanche

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Une Journée internationale de la paix, vraiment ? Plus que jamais! (carte blanche)

La guerre aux portes de l’Europe. Des citoyens qui se sont rarement sentis aussi peu en paix qu’aujourd’hui. Dans ce contexte, la tentation est grande de tomber dans le tout-au-sécuritaire. Pourtant, d’autres mesures sont nécessaires pour mettre fin au conflit et préparer la paix de demain.

L’invasion de l’Ukraine a été une prise de conscience douloureuse: subitement, la « paix européenne » ne pouvait plus être tenue pour argent comptant. Pour nous, organisations travaillant sur la paix, la médiation ou la prévention des conflits, cela a sonné le début d’une période compliquée. Comment continuer à parler de collaboration ou de paix quand la guerre est aux frontières de l’Europe? Comment appeler à la nuance quand le conflit exige des histoires en noir et blanc?

Le conflit en Ukraine a causé un changement radical dans l’architecture sécuritaire de l’Europe. L’Allemagne,  un pays pétri de pacifisme depuis les horreurs nazies, annonçait en mai vouloir débloquer une enveloppe exceptionnelle de 100 milliards d’euros pour moderniser sa défense. La Suède et la Finlande, deux pays restés neutres en matière d’alliance militaire tout au long de la guerre froide, faisaient un un volte-face stratégique et lançaient une demande d’adhésion à l’OTAN. Côté Belgique, le gouvernement Vivaldi s’accordait en juin sur une augmentation de 10 milliards d’euros d’ici 2030 pour la défense.

Face à un monde politique occupé à préparer la guerre, il s’avère bien difficile de parler de paix. Nous, les acteurs de peacebuilding, naviguons à contre-courant. Rappelant aux dirigeants politiques que le tout-au-sécuritaire n’est pas la seule solution pour mettre fin au conflit et préparer la paix de demain. Bien sûr, il n’y a rien de plus normal que de vouloir opposer une défense militaire crédible face à un voisin belliqueux. Mais une paix durable ne se gagne pas uniquement à coup de tanks, d’avions de chasse ou de stocks de munitions. Diplomatie, dialogue et négociations sont aussi des éléments essentiels du processus. 

Nous le savons car nous sommes actifs depuis des décennies dans des contextes aussi difficiles que l’Afghanistan, la RDCongo, le Myanmar ou le Yémen où nos équipes consacrent leur énergie à recoller les morceaux brisés de la société. Les parallèles que l’on peut tirer avec la guerre en Ukraine sont nombreux, ainsi que les leçons que l’on peut en tirer. En voici trois, puisées dans l’expérience de l’ONG que je dirige, Search for Common Ground:

  • Chaque occasion d’accord négocié doit être saisie à bras le corps. Dialoguer avec son ennemi au milieu d’une guerre sanglante? Oui, absolument. Cette proposition peut provoquer des réactions cyniques. Pourtant, ceux qui ont résisté aux critiques et ont insisté pour créer un espace de négociations, ont permis de faire des avancées d’une importance vitale dans le conflit. L’accord porté par la Turquie en juillet pour permettre l’exportation de céréales via Odessa, en est un exemple. 
  • Faisons une distinction claire entre le peuple russe, et les dirigeants russes. Dans nos salles de classe, sur nos plateaux de télévision, dans nos parlements, cette distinction est primordiale. Oui, on peut détester cette invasion. Pour autant, politiciens et citoyens ne doivent pas tomber  dans le piège qui consiste à déshumaniser le peuple russe dans son ensemble. Il est facile d’attiser la haine de l’autre pour mobiliser les peuples en faveur de la guerre. Mais la haine n’a pas de bouton on-off. Ses braises couvent, se transmettent de génération en génération, et peuvent raviver la violence au moindre souffle de discorde.
  • Maintenons le dialogue. Tôt ou tard, cette guerre prendra fin, et les dirigeants russes et ukrainiens auront besoin du soutien de leur population pour se parler et cesser les hostilités. Pour ce faire, ils doivent continuer à être exposés aux messages et aux perspectives de l’autre. Ne soyons pas naïfs : nous devons être conscients et prudents face aux risques de désinformation ou de manipulation. Mais un blackout total nous empêcherait les parties au conflit d’être exposés à d’autres narratifs, de prendre le pouls, de détecter les opportunités et les leviers pour sortir de ce bain de sang. 

Ces leçons peuvent sembler naïves, ou être difficiles à accepter alors que les bombes tombent aux frontières de l’Europe. La course à l’armement comme unique réponse au conflit. Mais la réponse militaire ne suffit pas. Des décennies de travail consacrés à la prévention et la résolution des conflits nous l’ont prouvé. Maintenant plus que jamais, prenons le temps d’écouter ceux qui consacrent leur vie aux conflits. Car l’avenir en Ukraine et en Europe est incertain, et ces leçons peuvent et doivent contribuer à façonner la paix de demain. 

Par Charline Burton, Directrice de Search for Common Ground. Search for Common Ground est la plus grande ONG dédiée à la résolution de conflits. Nominée au Prix Nobel de la Paix, elle opère dans 30 pays en conflit ou post-conflits. 

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