Opinion

Jacques De Decker

« Trump, Spacey et les ombres de l’impeachment »

On n’a jamais estimé utile de traduire le titre de la triomphale série américaine House of Cards. L’expression « château de cartes » aurait cependant été éclairante, d’autant que le mot château est plus précis que maison.

Un trompeur souci de banalisation nous fait nommer Maison-Blanche l’une des plus redoutables forteresses de pouvoir au monde, nous le vérifions chaque jour. Ce qui se donne pour une rassurante villa plantée au milieu de son jardin (un peu surdimensionnée, tout de même) est un dispositif iceberg : l’essentiel de ses services est en sous-sol. Il ne s’agit en fait que de la partie visible d’un concentré de gouvernance à côté duquel le Kremlin est l’illustration vintage d’une démonstration de puissance ostentatoire à l’ancienne.

La White House est un château, même au sens métaphorique du terme, et ce qui s’y passe tient, en effet, du sort du château de cartes qui peut s’écrouler comme un édifice ne tenant debout que par l’habileté mise à assembler ses éléments. Nombreux sont ceux qui, actuellement, spéculent sur un effondrement, Donald, duc de Washington, ne correspondant même plus aux attentes de certains de ses plus ardents défenseurs. Mais l’homme est d’autant plus habile qu’il est un acteur chevronné, rompu aux techniques du reality show. Il ne serait pas capable d’aligner une tirade shakespearienne ; dans le monologue d’Hamlet, il s’arrêterait aux deux premières syllabes, incapable ne fût-ce que de concevoir sa propre non-existence, mais dans les one-liners péremptoires, qui trouvent dans le tweet leur correspondance écrite, il est sans rival.

u0022Donald Trump ne serait pas capable d’aligner une tirade shakespearienne ; dans le monologue d’Hamlet, il s’arrêterait aux deux premières syllabesu0022

Kevin Spacey, lui, est un acteur shakespearien de première force. Il a d’ailleurs déserté un temps Hollywood pour aller diriger à Londres le prestigieux Old Vic, temple du répertoire du grand barde. Et dans son interprétation d’Underwood, le protagoniste de ce  » château de cartes « , il aurait, paraît-il, lui-même eu l’idée de s’adresser, le regard tourné vers la caméra, directement au spectateur, perfectionnant ainsi l’aparté dans sa version audiovisuelle, suscitant de la sorte des moments très intenses de communication dramatique.

Il est probable que la conclusion envisagée par les scénaristes de la série était la chute spectaculaire du héros, épisode attendu avec avidité par le public qui n’aime rien tant que de se voir rappeler que la Roche tarpéienne est près du Capitole, châtiment de ceux qui, tel Icare, ont trop voulu s’approcher du soleil. La réalité, ou ce qui passe pour telle, a pris le pas sur la fiction, et c’est forcément l’acteur qui a précédé le modèle dans la déchéance, confirmant que, dans notre société qui n’est plus que spectacle, la confusion devient absolument totale. Rien de plus normal, dès lors, que l’on ait décidé d’interrompre brutalement ladite fiction, le  » réel  » s’étant conformé à sa logique.

Il ne reste qu’à attendre la suite de ce combat d’ombres : un film où l’acteur, et espérons que ce soit Spacey (il n’y a pas de raison de censurer un talent pareil), servirait de  » doublure  » à un président menacé d’impeachment

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