Gilles de Kerchove © BELGA

Terrorisme : la chimère du FBI européen

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Les attentats de Bruxelles ont relancé l’idée de créer une agence européenne de renseignement. Un projet irréaliste, alors que les services de sécurité nationaux peinent déjà à partager leurs informations.

Madrid 2004… Paris 2015, Bruxelles 2016. Depuis une douzaine d’années, chaque attentat sur le sol européen met en lumière les failles dans la coopération entre services de sécurité nationaux. L’eurodéputé belge Guy Verhofstadt est de ceux qui plaident pour la création d’une agence de renseignement commune. Ce FBI européen permettrait, selon chef de file du groupe des libéraux, de mieux assurer la sécurité des Européens dans une Union où les frontières ont été abolies. Il réclame aussi la mise sur pied d’un corps de gardes-frontières et de gardes-côtes européens. Autant de projets que les grands Etats, Royaume-Uni en tête, ne cessent de renvoyer aux calendes grecques, tant ils sont accrochés à leur souveraineté nationale.

« Une agence fédérale de type FBI aurait un pouvoir contraignant à l’égard des pays de l’Union, explique Anne Weyembergh, présidente de l’Institut d’études européennes de l’ULB. L’idée d’une telle structure policière supranationale a d’abord été lancée par Helmut Kohl, début des années 1990. Il s’agissait de s’inspirer de l’expérience du BKA allemand. Une initiative prématurée : les Etats membres ont préféré créer Europol, l’office européen de police, de nature intergouvernementale. » Au lendemain des attentats de Bruxelles, le ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a fustigé l’idée d’un service de renseignement paneuropéen : « Les services de renseignement ne s’occupent pas uniquement de lutte anti-terroriste. Si nous nous engagions dans cette voie, nous perdrions beaucoup de temps à discuter de sujets sans issue. »

Manque de confiance

Gianni Pittella, président du groupe socialiste au Parlement européen, estime pourtant que la méthode la plus efficace pour éviter de nouvelles tragédies serait de transformer Europol en « une véritable agence européenne d’enquête et de prévention de la criminalité ». Il exhorte les gouvernements à passer à l’acte. Une démarche qui fait sourire, alors que les Etats se font actuellement tirer l’oreille pour leur manque de confiance à l’égard d’Europol. « Nous avons essayé de motiver les Etats à partager leurs données contre-terroristes via notre hub d’information, confiait récemment Rob Wainwright, le directeur d’Europol. Il y a eu de grandes améliorations ces deux dernières années, mais nous n’avons pas encore atteint le niveau souhaité. »

Inlassablement, le Belge Gilles de Kerchove, coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme – sa fonction a été créée après les attentats du 11 mars 2004 à Madrid -, pousse pour une coopération plus étroite entre services de renseignement. Toutefois, « un FBI européen n’est pas pertinent », selon le Monsieur anti-terrorisme de l’Union : « Il faudrait changer le Traité si on voulait créer un tel organisme, et je ne vois pas une volonté de le faire dans l’immédiat. »

Le discret Club de Berne

C’est inscrit noir sur blanc dans le Traité de Lisbonne : la sécurité nationale est de la seule responsabilité de chaque Etat membre. « Un FBI européen serait non seulement un organisme de police criminelle, mais aussi une agence supranationale de renseignement », note Anne Weyembergh. Or, le renseignement ne fait pas partie des compétences communautaires. La coopération opérationnelle entre services de renseignement nationaux a lieu hors du cadre institutionnel européen, entre autres au sein du Club de Berne. » Instauré en 1971, ce forum regroupe les 28 Etats membres de l’Union, la Norvège et la Suisse. L’institution repose sur des échanges volontaires de secrets et d’expériences. De par sa nature, son activité est d’une grande opacité.

Reste, à défaut d’agence européenne de renseignement et de police fédérale européenne, à mieux structurer et améliorer la coopération entre Etats membres en termes d’échanges d’informations ; à alimenter le Système information Schengen (SIS), base de données concernant des personnes, des véhicules ou des objets recherchés ; et à davantage coopérer avec Europol. Au sein de cette plateforme européenne s’est ouvert, en début d’année, un centre antiterroriste appelé à soutenir le travail opérationnel des autorités nationales. Ce centre devrait renforcer les capacités pour la surveillance d’Internet, le traçage du trafic d’armes et le suivi des combattants étrangers et du financement du terrorisme. Mais il manque de moyens et, surtout, d’informations qui devraient lui être fournies par les autorités nationales compétentes.

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