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Réguler l’économie avant qu’elle nous domine

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Pour le professeur à Sciences Po Eloi Laurent, dans La Raison économique et ses monstres, le dépassement de la croissance néolibérale est désormais inéluctable. La journaliste Anne de Guigné décrit, dans Le Capitalisme woke, la propension croissante des entreprises à dire le bien commun.

Quel rôle les acteurs de l’économie doivent-ils tenir dans la société? Deux visions s’opposent dans les livres du professeur à Sciences Po, à l’Ecole des Ponts Paris Tech et à l’université de Stanford, aux Etats-Unis, Eloi Laurent, La Raison économique et ses monstres (1), et de la journaliste Anne de Guigné, Le Capitalisme woke (2).

Pour le premier, étant donné que « nos systèmes économiques aggravent les chocs écologiques d’une main et affaiblissent les institutions qui pourraient nous en protéger de l’autre », le dépassement de la croissance néolibérale est désormais inéluctable. Eloi Laurent réhabilite le rôle de l’Etat-providence qui, « en corrigeant les inégalités sociales, en mutualisant les risques, en augmentant la productivité du travail par le développement de la santé et de l’éducation », […] permet des économies considérables qui le rendent très peu coûteux ».

L’activité économique doit donc être soumise aux impératifs supérieurs définis par la puissance publique, comme la gestion de la crise sanitaire en a fait la démonstration. Dans cette perspective, Eloi Laurent appelle à lutter contre trois mythologies économiques: le néolibéralisme, la social-xénophobie et l’écoloscepticisme. La transition énergétique lui en fournit un champ d’application. Il prône une fiscalité carbone efficace écologiquement et juste socialement. « La transition juste, argumente-t-il, ne doit plus s’entendre seulement comme un accompagnement social ou une compensation financière des politiques d’atténuation des crises écologiques, mais plus largement comme une stratégie de transition sociale-écologique intégrée face aux crises écologiques. »

Nos systèmes économiques aggravent les chocs écologiques d’une main et affaiblissent les institutions qui pourraient nous en protéger de l’autre.

Rôle sociétal

Dans son essai Le Capitalisme woke, la journaliste économique Anne de Guigné met en garde contre un rôle excessif qui pourrait être attribué aux entreprises. « La puissance publique semble si démunie face aux défis globaux qu’affrontent nos sociétés et les instances internationales si divisées qu’il paraît tentant d’abandonner aux grandes entreprises le soin de prendre en main ces problèmes. Imaginer une société apolitique n’est d’ailleurs pas si vertigineux: un nombre important de nos concitoyens ont fait ce choix en ne votant plus et semblent s’en porter très bien », avance l’auteure. Si les grandes entreprises occidentales tendent à s’affirmer comme de nouveaux lieux d’élaboration des normes éthiques, il reste à prouver qu’un abstentionnisme électoral leur donne nécessairement un blanc-seing pour se substituer à l’Etat.

D’ailleurs, Anne de Guigné salue la responsabilité sociale et environnementale des entreprises inscrite dans les règles de bonne gouvernance. Mais elle s’étonne du zèle que certaines développent « sur la diversité, l’antiracisme et tout engagement politique » à l’instar de Twitter qui a suspendu le compte du président américain Donald Trump ou de Decathlon qui a renoncé à ses publicités sur la chaîne télé d’information CNews, jugée trop zemmourienne. Que les acteurs de l’économie, au premier chef les multinationales, s’érigent en législateurs est donc un danger bien réel.

(1) La Raison économique et ses monstres. Mythologies économiques (vol. 3), par Eloi Laurent, Les Liens qui libèrent, 112 p.

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(2) Le Capitalisme woke. Quand l’entreprise dit le bien et le mal, par Anne de Guigné, La Cité, 208 p.

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© Frederic Delchambre

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