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Passé colonial: «Il me semble cohérent que les ‘‘regrets’’ du roi soient suivis d’excuses de l’Etat», estime le politologue Dieudonné Wamu Oyatambwe

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Après deux années de travaux et l’audition de plus de trois cents témoins, la commission spéciale chargée de se pencher sur le passé colonial doit formuler ses recommandations. Dieudonné Wamu Oyatambwe, politologue et spécialiste de la RDC, prône une solution constructive qui s’inscrive dans la durée.

Si le rapport final de la commission recommande des excuses, quelle forme devraient-elles prendre?

Le roi Philippe a exprimé ses «profonds regrets» pour les «souffrances et humiliations» infligées par la colonisation belge. Il me semble cohérent que ce geste soit suivi d’excuses. On est en droit d’espérer qu’elles seront présentées. Faire l’impasse, ce serait, pour la Belgique, refuser d’assumer son histoire. C’est d’abord à l’Etat à prendre ses responsabilités, car ceux qui le représentent aujourd’hui sont comptables des actes publics du passé. Si la Belgique formule des excuses, cela incitera peut-être d’autres anciennes puissances coloniales à en faire autant.

Le volet «réparations» crispe certains partis. Comment établir le dommage causé par la colonisation?

La Belgique ne pourra jamais réparer les torts causés par la colonisation. Financiariser le débat n’est pas une solution. Réparer de quelle manière? Envers qui? Certains, en RDC, veulent rouvrir le contentieux belgo-congolais (NDLR: lors de l’indépendance, en 1960, le portefeuille de l’Etat congolais a été vidé de ses actifs par la Belgique, accusent les Congolais). Des entreprises belges, dont certaines existent toujours, sont concernées. La réparation économique peut se chiffrer en milliards d’euros. Qui serait prêt à payer? Il faut dissocier la question des excuses et celle des réparations financières. Sinon, on ne s’en sortira jamais. Une réparation symbolique peut être envisagée, au-delà de la restitution d’œuvres d’art à la RDC. Evitons la précipitation. Je plaide pour une solution constructive qui s’inscrive dans la durée.

Le député PS Christophe Lacroix suggère la mise sur pied d’une fondation.

Qui la gérera? L’Etat congolais? En 2002, à l’issue de la commission chargée de plancher sur la responsabilité de la Belgique dans l’assassinat de Patrice Lumumba, le gouvernement belge s’est engagé à financer une fondation Lumumba. On en est nulle part. A propos du héros de l’indépendance, le président Tshisekedi a promis de faire avancer la construction de Lumumbaville, entité de la province de Sankuru née de la fusion de deux communes, celle où est né Lumumba et celle où il a passé son enfance. En 2013, un décret a conféré le statut de ville à cette agglomération, mais le projet tarde à se concrétiser. Peut-être la coopération belge pourrait-elle y faire construire une école, un hôpital ou une autre infrastructure qui serve à la population.

La commission joue les prolongations, à la recherche d’un compromis politique. Ses travaux suscitent-ils encore de l’intérêt?

La thématique des méfaits de la colonisation était dans l’air du temps après les manifestations consécutives à la mort de George Floyd, en mai 2020. L’émotion est retombée depuis, tout comme l’enthousiasme suscité par la mise en place de la commission spéciale. D’autant que ses travaux ont duré plus de deux ans et ne sont pas encore terminés. De plus, si la commission a auditionné beaucoup de personnes, de tous horizons, on peut s’interroger sur la cohérence de sa feuille de route. Les débats se clôturent alors que persiste le clivage traditionnel entre élus progressistes et conservateurs. On pourra juger de l’utilité et de la portée de cette entreprise quand on connaîtra les suites qui lui seront données: responsabilités à assumer, réparations. Si la commission rend un rapport a minima, j’en connais qui diront «tout ça pour ça!».

On pourra juger de l’utilité de la commission spéciale sur le passé colonial quand on connaîtra les suites qui lui seront données.

Des voix, au sein de la commission, estiment que les Belges d’aujourd’hui ne doivent pas payer pour les erreurs du passé et qu’il ne faut pas juger l’époque coloniale à l’aune du présent.

Le discours selon lequel on a tort de lire des faits et comportements d’un autre temps avec les lunettes d’aujourd’hui n’est pas nouveau. Certains rappellent que la colonisation belge ne se réduit pas à des abus, que le Congo a hérité d’infrastructures considérées dans les années 1950 comme étant parmi les meilleures d’Afrique. A l’autre extrême, des politiques et militants se focalisent sur les atrocités commises au Congo sous le régime léopoldien et réclament le déboulonnage de statues sans questionner l’histoire. Il faut trouver la juste mesure entre les deux postures.

Le travail de mémoire de la commission spéciale aura-t-il une influence positive sur les relations futures entre la Belgique et ses anciennes colonies?

Les débats des députés belges ont eu peu d’écho en RDC, au Rwanda et au Burundi. Dans ces pays, la commission parlementaire est considérée comme une affaire belgo-belge. Au Burundi, on m’a dit ne pas comprendre l’intérêt de revenir sur des faits vieux de plus de 60 ans. A Kinshasa, des responsables d’associations congolaises m’ont fait part de leur ressenti sur la colonisation, très différent de celui que l’on a en Belgique. Les conséquences diplomatiques du travail de mémoire de la commission seront limitées. Les relations bilatérales fluctuent plutôt en fonction des personnalités au pouvoir. Elles ont été exécrables au temps de Joseph Kabila et se sont améliorées quand Félix Tshisekedi est devenu président. En Belgique, les jeunes de la diaspora africaine mobilisés contre le racisme et le colonialisme ne se préoccupent pas de l’état des relations belgo-congolaises, mais du manque de considération de la société à leur égard.

Dieudonné Wamu Oyatambwe, politologue et spécialiste de la RDC.
Dieudonné Wamu Oyatambwe, politologue et spécialiste de la RDC. © DR

Le système colonial est-il à l’origine du racisme et des discriminations dont souffrent encore aujourd’hui les «Afro-descendants» de Belgique, comme l’assurent certains députés?

Ce système n’est pas le seul facteur explicatif du racisme, mais il a contribué à exacerber les préjugés. La vision coloniale du nègre inférieur à l’homme blanc imprègne encore l’imaginaire de certains, y compris en Afrique, où des Noirs sont toujours persuadés que le Blanc leur est supérieur. Un cas parmi d’autres: une ONG belge au Congo est venue en aide à une maman en détresse. Celle-ci a remercié de vive voix la membre belge de cette association, blanche, mais pas son supérieur hiérarchique, noir, lui aussi présent. Ce complexe d’infériorité est surtout manifeste dans les classes sociales africaines les moins éduquées. Un travail de déconstruction des représentations reste à faire, là-bas et ici. Ce n’est pas le travail d’une commission parlementaire qui apportera un tel changement de comportement, mais un effort éducatif de longue haleine. Ici, en Belgique, où je vis, on pose encore à mes enfants des questions qu’on ne poserait pas à des enfants de familles ukrainiennes, pourtant arrivées récemment sur le territoire belge.

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