© Photo: Renaud Callebaut

Olivier Abel: « L’humiliation cause une violence disproportionnée » (entretien)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Quand Poutine défie les Occidentaux, il le fait pour laver l’affront de la chute de l’Union soviétique. Quand des policiers multiplient les contrôles au faciès, les jeunes se sentent humiliés. Pour le philosophe, le préjudice de l’avilissement est plus grand que celui de la violence et de l’injustice.

La violence, vous connaissez. L’injustice, vous appréhendez. L’humiliation, vous en avez peut-être souffert mais sans doute n’imaginez-vous pas, comme l’explique brillamment le philosophe français Olivier Abel dans son dernier livre De l’humiliation (1), qu’elle a joué et qu’elle joue encore un rôle plus important que la violence dans l’histoire. L’humiliation est partout. Prenez les relations internationales. « Quand on a vu l’exultation occidentale lors de la chute du rideau de fer, on sait que l' »Occident triomphant » des années 1990 et 2000 n’a pas vraiment perçu l’humiliation qu’il causait à la Russie », affirme l’auteur. On en subit les conséquences jusqu’à aujourd’hui. Et une autre « revanche » se profile: « Que nous prépare pour demain la longue humiliation de la Chine? »

Plus on est insensible à l’humiliation, plus on est capable à son tour d’humilier les autres.

L’humiliation sévit aussi au coin de la rue, dans la façon dont « les policiers s’adressent aux passants, et souvent aux passants typés autres que caucasien », ou dans la manière dont certains bancs publics sont dessinés, avec leur dessus arrondi qui interdit aux SDF de s’y allonger. Olivier Abel évoque même des « situations humiliantes instituées » ou des lois proprement humiliantes. C’est le cas de « tous ceux qui sont tenus comme de perpétuels étrangers dans des pays où ils vivent et travaillent depuis des années » ou de ceux que le système économique rend « inemployables, insolvables, inutiles ». Découverte du « nouveau poison de notre société ».

Bio express

  • 1953 Naissance, à Toulouse, le 15 mai.
  • 1984-2014 Professeur à la faculté de théologie protestante de Paris.
  • 1996 Publie Paul Ricoeur: la promesse et la règle (Michalon, 125 p.).
  • 2014 Professeur à la faculté de théologie protestante de Montpellier.
  • 2019 Publie Le Vertige de l’Europe (Labor et Fides, 200 p.).
  • 2021 Cocréateur de la Vigie de la laïcité, organisme « indépendant et citoyen », après la suppression par le gouvernement français de l’Observatoire de la laïcité.

Vous écrivez que le rôle de l’humiliation dans l’histoire est plus fort que celui de la violence. De quelle façon?

Le rôle de la violence est connu. Celui de l’humiliation est très souterrain, multiforme et s’inscrit sur le temps long. La violence et ses représailles sont rapides. C’est oeil pour oeil, dent pour dent. L’ humiliation ne donne pas de coups ; elle dévaste la reconnaissance. Que ce soit dans les relations interpersonnelles ou internationales, le circuit est beaucoup plus long, beaucoup plus lent. Le travail de ressentiment et le désir de revanche qui accompagnent l’humiliation peuvent être d’autant plus puissants qu’ils ont pris beaucoup de temps. Sur plusieurs générations, parfois. Le sentiment d’humiliation ne s’éteint pas avec les victimes directes. Il peut, au contraire, s’accentuer. On l’a observé, de manière particulièrement inquiétante, dans l’histoire. J’ai habité quatre ans en Turquie dans les années 1980. J’ai vu combien cette société était profondément tournée vers l’Europe. Evidemment, il n’était pas facile pour l’Union européenne d’intégrer une société aussi puissante et nombreuse. Mais elle a tout de même adopté pendant longtemps un ton très méprisant à l’égard de la Turquie, avec un « deux poids deux mesures » par rapport à d’autres pays. Les Turcs en ont été meurtris. Le phénomène Recep Tayyip Erdogan résulte largement de ce ressentiment. On peut dire la même chose pour la Russie de Poutine, pour la Chine de Xi Jinping. Leur réaction s’explique sur le mode « On a été humilié dans le passé. On ne le sera plus. On prend notre revanche. Vous allez voir cela ». C’est pareil à l’intérieur de nos pays. Aujourd’hui, des partis politiques prospèrent – c’est le cas en France – sur le terreau d’humiliations subies par certaines classes sociales qui, auparavant, tenaient le haut du pavé et qui, désormais, sont victimes du déclassement. Le travail de l’humiliation a des effets politiques désastreux. Il porte au pouvoir des figures comme Donald Trump, et, potentiellement, comme Eric Zemmour.

L’humiliation se caractérise-t-elle par la possibilité d’une violence différée?

Une violence différée et disproportionnée. C’est le propre de l’humiliation. Un garçon qui reçoit une gifle d’un autre garçon lui rend une gifle. Un garçon qui est humilié par une fille sur un réseau social peut en arriver à la tuer – un fait divers de ce type s’est déroulé en France, il y a quelques mois. La réaction est disproportionnée parce que ce qui est touché, c’est la reconnaissance. Le besoin de reconnaissance est un sentiment beaucoup plus ample, plus indéterminé, plus infini que le rapport donnant-donnant du coup et du contrecoup.

« Il faudrait assurer l’éducation de tous ceux qui sont du côté de la force, du savoir ou du pouvoir » pour, par exemple, éviter des actes humiliants lors d’un contrôle de police, suggère Olivier Abel.© GETTY IMAGES

Pourquoi l’humiliation est-elle minimisée dans nos sociétés par rapport à la violence ou à l’injustice?

Primo, l’injustice et la violence peuvent être mesurées de manière quantitative. Pour soigner des coups, un médecin donne tel ou tel nombre de jours d’arrêt maladie. L’humiliation, elle, n’est pas quantifiable. Notre société est de plus en plus judiciarisée, donc aussi « immoralisée ». La question, c’est la loi, le droit. Ce n’est plus la morale. La morale est une affaire personnelle, privée. Le préjudice dans l’humiliation est purement subjectif. Mais ce n’est pas parce qu’il est subjectif qu’il n’existe pas. Deuzio, nous ne sommes pas des sociétés de l’honneur. Nous l’avons été au Moyen Age, au temps de la société chevaleresque. A la croisée de la tradition chrétienne d’un Dieu humilié et crucifié et d’une certaine tradition stoïcienne, notre société est devenue assez insensible à l’humiliation. Une certaine modestie est plutôt bien vue. Nous sommes une société qui s’est peu à peu insensibilisée à l’humiliation parce que celle-ci n’était pas considérée comme grave. Dans notre culture, la première réaction à l’humiliation est la dénégation: « Allez, ce n’est rien du tout. Ce n’est pas grave. Tu dois t’endurcir. » Réagir ainsi n’est pas la bonne réponse. Car plus on est insensible à l’humiliation, plus on est capable à son tour d’humilier les autres. Plus on se protège contre l’humiliation, plus on peut devenir humiliant sans même le percevoir. C’est un cercle vicieux.

Quels sont les effets de l’humiliation sur l’humilié?

La caractéristique de l’humiliation est qu’elle fait taire. Celui qui est humilié ne s’en vante pas. Il se le dira à peine à lui-même. Il la refoulera, la déniera. Pourquoi? Parce que l’humiliation s’attaque au sujet parlant. Très souvent, l’humiliation passe par la moquerie, le sarcasme, l’esclaffement, le rire comme une manière d’écarter l’autre, de le repousser loin de soi. Lorsque mon expressivité, ma parole, mon accent sont moqués, les effets d’exclusion sont énormes. L’humiliation fait taire, parfois pour longtemps. Retrouver la confiance en sa propre parole après une humiliation n’est pas facile.

Quel rôle joue le témoin dont « le regard extérieur, écrivez-vous, est en quelque sorte ce par quoi l’humiliation prend tout son tranchant »?

Le témoin peut être du côté du rire mauvais ou bien de la minimisation. Dans les deux cas, son rôle est négatif. Il peut aussi avoir un rôle positif en marquant le coup à la hauteur de la gravité de l’humiliation. Si je connais un garçon qui publie sur les réseaux sociaux des photos de sa petite copine nue, avec laquelle il vient de rompre, je peux le bloquer pour qu’il ressente que son geste a des effets négatifs pour lui. Si le témoin prend sa défense, l’humilié n’est pas obligé de réagir. Car pour l’humilié, réagir n’est pas chose facile. Une solution est d’éclater de rire tout de suite après l’humiliation, à la fois pour marquer le coup et montrer que ce n’est pas grave. Ainsi, il met les rires de son côté. C’est la force de l’humour.

L’humour est-elle la meilleure réponse à l’humiliation? Vous évoquez aussi le rôle du pardon…

Oui, mais le pardon a quelque chose à voir avec l’humour par le refus d’entrer dans le cycle du ressentiment. Je pense néanmoins que le vrai exercice qui nous protège de l’humiliation, c’est l’apprentissage de l’humour, notamment par le jeu. Apprendre à perdre et à gagner, à gagner sans être arrogant, à perdre sans se sentir humilié parce que l’on sait que la roue tourne.

Valérie Pécresse a été humiliée après son meeting raté de Paris le 13 février. L’humiliation est-elle répandue en politique?

Le petit jeu de l’humiliation réciproque est extrêmement utilisé en politique. C’est dangereux parce que l’on attend de la politique qu’elle soit une sphère où l’on construit la confiance dans les institutions et, en premier lieu, dans cette institution des institutions qu’est le langage. Le sens du respect de l’autre est absolument fondamental dans l’espace politique. Les passions du ressentiment, de l’émotion, de la colère devraient y être mises en sourdine. C’est pour cela que, traditionnellement, on avait besoin d’espaces métapolitiques – la tragédie grecque, la religion, le théâtre, le cinéma – pour convertir ces passions terribles en passions civilisées. Mais aujourd’hui, la politique n’est plus préservée de ces passions destructrices.

Vous parlez beaucoup de l’humiliation institutionnalisée. Comment un service public peut-il être humiliant?

Je ne dirais pas qu’il y a tant d’humiliations que cela dans les institutions publiques. Je dis qu’il faut y être attentif. Premièrement, on attaque trop souvent cette question sous le seul angle psychologique et moral alors qu’elle a une dimension sociétale, sociale, politique. Des structures et des situations sont humiliantes. J’ai vécu plusieurs situations où des militaires procédaient à des fouilles au corps. Cela requiert du tact et une parole. A une époque de grande instabilité, j’ai subi une fouille par des soldats britanniques à un check-point en Irlande du Nord. J’ai été étonné du respect qu’ils manifestaient. Je n’ai pas le sentiment que la police française ait toujours ce même sens du respect. Il faudrait assurer l’éducation de tous ceux qui sont du côté de la force, du savoir ou du pouvoir, les fonctionnaires aux guichets des administrations, les médecins dans des grands centres hospitaliers, les enseignants… Le danger de l’humiliation existe dans toutes les institutions. Il faut y être sensible. Mais il y a aussi l’humiliation inverse, du policier enfariné, du professeur chahuté.

Que la société française ait tellement peu de confiance en elle au point de devenir dangereuse par peur des autres est inquiétant.

Comme « grand théâtre de l’humiliation », il y a, selon vous, les réseaux sociaux…

C’est le lieu du plus grand ravage. Nous n’avons pas les moyens moraux à la hauteur des capacités techniques que nous avons de nous faire du mal les uns aux autres. Je donne un exemple dans le livre. Un pasteur fou qui brûle des corans devant son église en Floride. Avec les réseaux sociaux, le monde entier le sait dans les deux heures qui suivent. C’est complètement nouveau. Avant, on n’avait pas ce problème-là. Ce phénomène crée des vagues émotionnelles gigantesques, complètement disproportionnées par rapport à un fait qui, en soi, est ridicule.

Pour Olivier Abel, l'humiliation fait taire, parfois pour longtemps.
Pour Olivier Abel, l’humiliation fait taire, parfois pour longtemps.© Photo: Renaud Callebaut

Comment parvenir à ne pas humilier?

Commencer par être sensible. Nous vivons dans des sociétés qui nous protègent tellement que nous sommes devenus insensibles. Cette insensibilité m’inquiète. Le sens de mon livre est de dire: « Rendons-nous sensibles les uns aux autres. Et sensibles à l’humiliation. » Mais quand je parle de sensibilité, je ne veux pas dire « la grande émotion qui submerge tout ». La sensibilité, pour moi, c’est savoir se rendre proche tout en maintenant de la distance. Ce qui me gêne dans l’émotion, c’est de se croire identique à l’autre. Je ne suis pas identique à l’autre. L’ autre est peut-être autre chose que ce que je crois. L’ autre est toujours un mystère. Il faut qu’il y ait ce double mouvement. Se rendre proche de l’autre par la confiance et l’estime et, en même temps, le respecter en ne l’enfermant pas dans une vision.

Peut-on humilier sans le savoir?

Oui. Si je suis pressé et que je houspille un peu la personne qui est devant moi parce qu’elle est lente à sortir son porte-monnaie à une caisse du supermarché, mon attitude peut être très humiliante. Il faut en être conscient et s’exercer à faire attention à ce genre de situation.

(1) De l’humiliation, par Olivier Abel, Les Liens qui libèrent, 224 p.

Olivier Abel:

Vous évoquez la publication des caricatures de Mahomet. Relève-t-elle, comme vous le suggérez dans votre livre, de la démarche d’une « culture dominante » pour, éventuellement sans s’en rendre compte, humilier une « culture dominée »?

Oui. C’est cela. Nous ne mesurons pas notre force. Nous ne mesurons pas à quel point notre société occidentale est puissante, économiquement, politiquement… et aussi dans l’imaginaire. On parle aujourd’hui, en France, d’insécurité culturelle, ce qui expliquerait le phénomène Eric Zemmour. Il faut être attentif à ce sentiment d’insécurité. Mais que la société française ait tellement peu de confiance en elle au point de devenir dangereuse par peur des autres est inquiétant. Dans la publication des caricatures, je sens d’abord de la peur. Les caricatures sont une manière de se moquer des autres ; elles sont aussi un symptôme du fait que l’on a peur des sujets que l’on caricature. L’ acharnement sur certaines figures montre qu’on sacralise en réalité ce que l’on blasphème. Ce constat illustre l’importance que conservent, en creux dans nos sociétés, la religion et la peur du religieux. Je ne pense pas que cela soit la bonne attitude. On n’est pas dans la critique, on est dans le rejet et la stigmatisation de l’autre.

A-t-on perdu la capacité de se mettre à la place de l’autre? Vous expliquez que ce que certains nomment des communautarismes sont avant tout des groupes d’inclusion, pour ceux qui arrivent en Europe ignorants des pratiques de leur pays d’accueil…

Je comprends aussi la position des majorités. Pour les minorités, en définitive, c’est facile. Elles ont une identité sur la défensive. Donc, elles peuvent se regrouper dans des espèces d’archipels communautaristes autour de réseaux et d’un entre-soi communs. Pour une majorité, c’est beaucoup plus compliqué. Si la majorité ne dispose que de quelques valeurs républicaines abstraites ou que des lois du marché et du supermarché, il lui sera difficile de se rassembler autour d’un récit commun. Cela manque d’étoffe pour en créer un. C’est une des complications d’une société aux identités multiples.

Manque-t-il d’un récit commun en France?

Oui. Comment penser un récit qui soit vraiment commun et qui puisse refléter la diversité des communautés et des traditions? Comment faire en sorte que les traditions françaises soient dans un tel état de créativité qu’elles respirent la confiance, en l’autre et en soi? C’est cela le défi. Comment ces mémoires diverses éviteront-elles de s’humilier et, au contraire, se feront de la place les unes et les autres dans un récit réellement commun? C’est le problème de la France. Et c’est celui, au carré, de l’Europe qui a une telle diversité de mémoires cohabitant dans un espace aussi réduit. Il y a à inventer un rapport au passé qui ne soit humiliant pour personne.

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