Entre les Kanaks, population autochtone, et les Caldoches, les Européens de Nouvelle-Calédonie, le fossé risque de se creuser encore un peu plus à l'issue du référendum sur l'indépendance. © GETTY IMAGES

Nouvelle-Calédonie: ombre chinoise sur Nouméa

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Troisième référendum sur l’indépendance en trois ans en Nouvelle-Calédonie. L’impact de la crise de la Covid et le soft power invasif de Pékin ne plaident pas en faveur des indépendantistes.

Des intérêts français, des immixtions chinoises, une société fracturée, le tout dans une région où se joue l’équilibre du nouvel ordre mondial…: le référendum sur l’indépendance organisé, le dimanche 12 décembre, dans la collectivité d’outre-mer française de Nouvelle-Calédonie recèle un enjeu qui dépasse le cadre de ce territoire de quelque 275 000 habitants.

Cette consultation populaire est la troisième et dernière prévue par l’accord de Nouméa conclu le 5 mai 1998 entre le gouvernement de Paris engagé dans un processus inédit de décolonisation et les représentants de la population de cet ensemble d’îles et d’archipels situés dans l’océan Pacifique Sud. Les résultats des deux premières (56,7% contre l’indépendance, 43,3% pour, le 4 novembre 2018, 53,3% contre et 46,7% pour, le 4 octobre 2020) et la tendance proindépendantiste qu’ils consacraient laissaient entrevoir une lutte acharnée pour ce troisième tour. Les développements de la situation locale depuis la fin de l’été infirment cette prédiction.

L’effet de la Covid

A partir de septembre, la Nouvelle-Calédonie a été frappée par l’épidémie mondiale de Covid qui l’avait épargnée jusqu’alors. Quelque 280 personnes sont décédées des suites de la maladie. La population autochtone kanak, qui domine dans les couches les plus pauvres de la société, a été fortement touchée. Les dirigeants du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), pilier du camp indépendantiste, ont estimé que la campagne référendaire n’avait pas pu se dérouler comme elle l’aurait dû pour garantir un scrutin équitable, notamment en raison du temps du deuil requis par la culture kanak. En conséquence, ils ont appelé leurs partisans à ne pas participer au référendum. Jusqu’à quelques jours de sa tenue, des citoyens et des associations du camp indépendantiste ont tenté de le faire reporter en introduisant une requête en ce sens devant le Conseil d’Etat, à Paris. Mais la normalisation de la situation sanitaire dans les archipels n’a pas favorisé leur démarche.

Une Nouvelle-Calu0026#xE9;donie indu0026#xE9;pendante serait de facto sous influence chinoise.

Ce contexte aura une série de répercussions. Difficile d’imaginer que ceux qui envisagent de répondre oui à la question « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante? » et qui oseraient braver l’appel au boycottage puissent être majoritaires au soir du 12 décembre, sauf énorme surprise. Le refus du report pourrait exacerber les tensions au point, peut-être, de menacer le bon déroulement du référendum. Et de surcroît, en cas de victoire du non, le déficit de légitimité, qui, de façon avérée ou instrumentalisée, frappera la consultation, compliquera la suite du processus.

Ce dernier rendez-vous référendaire signera la fin de l’application de l’accord de Nouméa. Si le non l’emporte, s’ouvrira une période de transition de dix-huit mois, du 13 décembre 2021 au 30 juin 2023, au cours de laquelle devra être discuté le cadre institutionnel de la Nouvelle-Calédonie à l’intérieur du système français. Il faudra voir alors quelle attitude adopteront les acteurs de la mouvance indépendantiste, qui ont étalé ces derniers mois leurs divisions, notamment entre l’Union calédonienne et l’Union nationale pour l’indépendance, composantes du FLNKS, sur la formation du « gouvernement collégial », l’exécutif régional.

L’enjeu du référendum en Nouvelle-Calédonie n’est pas anodin pour Emmanuel Macron. L’importance de la présence française dans l’océan Pacifique a été rappelée à l’occasion du camouflet infligé à Paris, en septembre, par l’Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni dans le dossier de la rupture, sans concertation, du contrat pour la vente de sous- marins français à Canberra au profit d’engins américains. Devoir se résoudre à acter l’indépendance d’un ancien territoire dans cette région stratégique où il ambitionne de jouer un rôle parmi les grands serait un deuxième échec pour le président français, d’autant moins bienvenu en période de campagne pour l’élection présidentielle.

Le repoussoir des îles Salomon

L’intérêt pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie n’est pas étranger à la montée croissante des tensions entre la Chine et les pays occidentaux. Ces derniers surveillent avec inquiétude le déploiement du soft power chinois en Océanie. Les émeutes qui ont agité, trois jours de novembre, les îles Salomon, Etat indépendant, ont ainsi pu servir d’avertissement supplémentaire pour contrer le projet indépendantiste de la Nouvelle-Calédonie. A Honiara, capitale des îles Salomon, une partie de la population s’est révoltée contre la corruption présumée du Premier ministre Manasseh Sogavare sur fond de soupçons de largesses chinoises au profit de son gouvernement. En 2019, le chef de l’exécutif a tourné le dos à Taïwan pour se rapprocher de la Chine.

L’entrisme chinois est assurément une réalité. Dans un volumineux et fouillé rapport de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, en France, intitulé Les opérations d’influence chinoises: un moment machiavélien, les chercheurs Pierre Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, questionnant le rôle de l’Association de l’amitié sino-calédonienne, mettent en garde: « Une Nouvelle-Calédonie indépendante serait de facto sous influence chinoise et présenterait au moins deux intérêts majeurs pour le Parti-Etat. D’abord, elle deviendrait la clé de voûte de la stratégie d’anti-encerclement chinoise, tout en isolant l’Australie puisqu’en plus de Nouméa, Pékin pourra s’appuyer sur Port Moresby (NDLR: capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée), Honiara (Iles Salomon), Port-Vila (Vanuatu) et Suva (Iles Fidji). Ensuite elle assurerait également à la Chine un approvisionnement en matières premières, notamment en nickel. Pékin a donc plusieurs raisons d’encourager l’indépendance de ce territoire. » Dans semblable environnement et sous pareille pression, l’ambition des indépendantistes calédoniens a un parfum de cause désespérée.

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