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Mort de Beethoven : le mystère s’éclaircit

Barbara Witkowska Journaliste

Les conclusions des experts ne sont pas unanimes. Un Belge, qui étudie le  » cas  » Beethoven depuis un quart de siècle, fait le point sur les dernières découvertes et livre sa conclusion.

Près de deux cents ans après sa mort, la personnalité de Ludwig van Beethoven (1770-1827) continue d’interpeller historiens, biographes et médecins. Jean-Louis Michaux, hématologue belge de notoriété mondiale, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, écrivain et grand mélomane, mène l’enquête depuis un quart de siècle. Son premier livre, Le cas Beethoven. Le génie et le malade (Racine), sorti en 1999, abordait une étude du compositeur du point de vue spécifiquement médical. « J’ai eu l’occasion de côtoyer le violoniste Yehudi Menuhin, docteur honoris causa à l’UCL en 1989, explique Jean-Louis Michaux. Je lui ai demandé de préfacer mon livre. Menuhin m’a répondu que Beethoven n’était pas un malade ! Or, le Concerto pour violon de Beethoven était l’un des piliers de son répertoire ! Le fait que les grands musiciens de la trempe de Menuhin ne soient pas au courant de l’état de santé de Beethoven m’a impressionné et interpellé. »

La première édition, couronnée par l’Académie française, a été épuisée très vite. Quinze ans plus tard, Jean-Louis Michaux s’est attelé à la rédaction d’une nouvelle version, enrichie par les découvertes récentes sur les causes du décès du compositeur. « J’ai étudié à fond les problèmes de santé de Beethoven, poursuit-il. Les données récentes valaient la peine d’être racontées. Je souhaitais aussi prendre position en disant que je ne suis pas d’accord avec les Américains (NDLR : Qui concluent à une intoxication au plomb) » Son livre Ludwig van Beethoven – Le génie et ses maladies est un document exceptionnel et passionnant, le seul de langue française qui fournit les résultats des recherches scientifiques effectuées ces dernières années. L’essayiste brosse aussi le portrait du compositeur allemand, relate son quotidien, et montre comment, malgré ses incapacités physiques handicapantes, Beethoven n’a jamais douté de son génie.

Des origines flamandes

Né à Bonn en 1770, Beethoven était de souche flamande. Ses ancêtres (beet signifie betterave, hoven jardin), cultivaient des terres à Bertem (entre Bruxelles et Louvain) puis se sont établis à Malines (Mechelen). Michiel, son bisaïeul, s’y lance dans le commerce d’antiquités et de dentelles de Malines. Piètre homme d’affaires, il est accusé d’escroquerie et de malversations et est obligé de fuir pour échapper à la prison. En 1740 il arrive à Bonn où habitent déjà ses deux fils, dont Lodewijk (Louis), le grand-père du compositeur. Chanteur remarquable, Louis « l’Ancien » est hofkapellmeister (équivalent de chef d’orchestre) à la Cour du grand électeur. Pour gagner plus, il ouvre aussi un commerce de vin. Hélas, sa femme se met à boire. Alcoolique profonde, elle meurt dans un asile. Le couple a trois enfants dont Johann (le père du compositeur) est le seul qui survivra. Musicien et choriste, Johann épouse Maria Magdalena. Sept enfants naissent de cette union dont trois survivront : Ludwig, le compositeur, et ses deux frères : Caspar Anton Carl et Nikolaus Johann.

Flairant chez Ludwig un talent musical exceptionnel, son père lui enseigne le clavecin dès l’âge de 4 ans, « pour faire de lui un second Mozart ! » Malheureusement, Johann a hérité de sa mère un penchant pour l’alcool. C’est un maître dur et brutal. La formation musicale de Ludwig est donc très chaotique, tout comme son éducation scolaire d’ailleurs. Il quitte l’école à 10 ans. Les servantes essaient d’éduquer tant bien que mal les trois garçons. A la maison, l’atmosphère est lourde et pénible. Heureusement, il y a quelques rayons de soleil. Christian Neefe, nouvel organiste à la cour épiscopale repère les dispositions du jeune Ludwig et lui donne un enseignement musical de qualité, à l’orgue et au piano. Il y a aussi les von Breuning. Dans cette grande famille, cultivée et généreuse, l’enfant trouvera de la joie de vivre et de la chaleur humaine.

De lourdes responsabilités

En 1787, grâce à l’appui du prince électeur, Ludwig est envoyé à Vienne, « pour permettre aux Viennois d’entendre et d’apprécier un pianiste prometteur de Bonn ». Mais le voyage est brutalement interrompu. L’adolescent est rappelé au chevet de sa mère mourante, atteinte de tuberculose pulmonaire. Agée de 41 ans, épuisée par les grossesses, la solitude et les misères, Maria Magdalena confie à Ludwig la responsabilité de ses deux frères, âgés de 11 et de 13 ans. A cette charge s’ajoutent des ennuis de santé. Toujours en 1787, il écrit à un ami :  » La plupart du temps j’ai été pris d’asthme, et j’ai quelque raison de craindre qu’une phtisie ne se déclare. Il faut ajouter à cela une mélancolie qui est pour moi presque aussi un grand inconvénient que mon état de santé. »

Mais ce personnage « indompté » ne se laisse pas abattre. Peu à peu, il prend de la distance par rapport à l’atmosphère oppressante de la maison et à ses lourdes responsabilités et se réfugie dans la vie culturelle. A l’université, il étudie la philologie et la philosophie. Goethe, Schiller, Kant, Shakespeare et Plutarque deviennent ses idoles. Le comte Ferdinand von Waldstein, allié à toutes les grandes maisons de l’empire d’Autriche, s’intéresse à lui. Grâce à son intervention discrète, il peut retourner à Vienne (en octobre 1792) pour continuer sa formation auprès de Joseph Haydn. Formation qui tournera court.

Le « sale caractère » de Beethoven éclate au grand jour. Violent, impulsif, imprévisible, opiniâtre et indocile, il ne supporte ni leçons ni conseils. Pourtant, Vienne où la musique est toute-puissante, l’accueille à bras ouvert et lui apporte son soutien. Il est le chouchou de l’aristocratie dont le prince Lichnowsky qui sera son protecteur pendant douze ans. En 1794, Ludwig note dans son carnet intime : « Courage ! En dépit de toutes les défaillances du corps, mon génie doit triompher ! » Et il triomphera ! Sur le plan musical, c’est la gloire. Il compose les superbes Sonates pour piano et violon, la célèbre Sonate pathétique et surtout la Symphonie N° 1, annonçant la série de neuf chefs-d’oeuvre.

C’est en 1801 que le compositeur évoque, dans deux lettres, ses troubles d’audition qui ont commencé quelques années auparavant, tout en priant les destinataires de « garder cette confidence comme un grand secret. » « On peut en conclure que les troubles d’audition ont commencé à se manifester entre l’âge de 25 et 27 ans », note Jean-Louis Michaux.

Une longue agonie

En 1817, il lui reste dix années à vivre. Beethoven va mal, il est obligé de s’aliter souvent. En 1820, une fièvre rhumatismale le cloue au lit pendant six semaines. Quelques mois plus tard, il souffre d’une jaunisse, ses plaintes abdominales deviennent insupportables. Les troubles auditifs s’aggravent de façon irrémédiable et il devient définitivement sourd. Pour communiquer avec son entourage il fait appel à ces fameux « carnets de conversation » qu’il met à la disposition de ses visiteurs. Curieusement, la surdité s’accompagne d’un nouvel élan créatif et révèle une dimension plus intime de Beethoven. Missa Solemnis, la grand-messe, créée en 1824, est, selon le compositeur, son « oeuvre la plus accomplie ».

Cet oratorio, un monument d’intelligence et de profondeur, est conçu comme un drame poétique consacré à la gloire d’un dieu humain. Précisons, ici, que la surdité n’empêche nullement la composition. Les neurosciences nous ont appris que la musique est perçue par le cerveau. Beethoven l’entendait donc dans sa tête mais pas dans ses oreilles. Ce grand perfectionniste a d’ailleurs travaillé pendant quatre ans sur la Missa Solemnis en opérant beaucoup de changements, car il avait des idées très précises sur ce qu’il voulait transmettre.

C’est à Vienne, le 7 mai 1824, que Beethoven connaît l’apogée de sa carrière avec la création de la Symphonie N° 9, inspirée par les thèmes du poème de Friedrich von Schiller Ode à la joie : l’amitié, la paix et la rencontre des peuples. La soirée est poignante. Complètement sourd, Beethoven est incapable de diriger. Le chef Michael Umlauf le fait à sa place. A la fin, un tonnerre d’applaudissements se prolonge à l’infini. Le public est en délire et la police doit intervenir pour calmer les esprits. Quant à Beethoven, muré dans son silence, il ne ressent que sa joie intérieure car il se sait détenteur d’un message de grandeur, de beauté et de vie…

Après cette soirée mémorable, son état de santé décline rapidement. Pourtant, animé d’un orgueil tenace, Beethoven continue à composer… Il rend son dernier souffle le 26 mars 1827, après une longue agonie et un coma profond.

Protocole de l’autopsie

Avant sa mort, Beethoven a demandé qu’une autopsie soit réalisée. Celle-ci a eu lieu le lendemain de son décès et a fait l’objet d’un protocole rédigé en latin. Ce document précieux est conservé aujourd’hui au Pathologisch-Anatomisches Bundesmuseum de Vienne. « J’ai pu le consulter, souligne Jean-Louis Michaux. Après l’avoir disséqué à la loupe, j’arrive aux conclusions suivantes. Beethoven est mort d’une cirrhose hépatique. La destruction de son foie aurait pu être due soit à une hépatite virale soit à une surcharge hépatique par le fer qui conduit vers une cirrhose. On a souvent parlé d’une origine alcoolique de cette cirrhose. C’est faux ! Le foie de Beethoven n’était pas le foie d’un alcoolique ! Certes, sa grand-mère et son père étaient des alcooliques profonds, mais lui-même buvait « normalement ». Il n’avait pas d’addiction. « Personne ne l’a jamais vu ivre », a écrit un de ses amis dans ses mémoires. En deuxième lieu, il faut évoquer ses problèmes rénaux. Selon moi, Beethoven souffrait de néphrocalcinose, pathologie liée à certaines maladies dont le diabète ou à la prise prolongée de médicaments. C’est une explication que je peux défendre devant un public médical. Toute sa vie, le compositeur se plaignait de maux de tête, de fièvres et de douleurs rhumatismales et sa consommation de calmants dont le salicyl, ancêtre de l’aspirine, était vraiment impressionnante. Certains auteurs ont avancé également le diagnostic de syphilis. C’est une ineptie ! Lors de l’autopsie on n’a trouvé aucune trace de lésions syphilitiques. De surcroît, en étudiant la vie amoureuse de Beethoven, je pencherais pour la thèse d’impuissance… »

En ce début du IIIe millénaire, des révélations sensationnelles en provenance des Etats-Unis ont fait l’effet d’une bombe ! Une équipe du Health Research Institute de Naperville (Illinois) a examiné une mèche de cheveux de Beethoven. Celle-ci a révélé une très forte concentration en plomb, cent fois supérieure à la normale. La conclusion des scientifiques ? Beethoven a été empoisonné par le plomb et « cette intoxication a marqué sa personnalité et entraîné de façon probable son décès ». Au XIXe siècle, le plomb était en effet, malgré sa toxicité, largement utilisé en thérapeutique. « L’intoxication au plomb se dénomme saturnisme, précise Jean-Louis Michaux. Cette maladie s’attaque aux systèmes nerveux central et périphérique. Un des premiers signes est une faiblesse des muscles de la main et la difficulté d’étendre les doigts. Or, les activités de pianiste virtuose de Beethoven se sont poursuivies durant toute sa vie. Par ailleurs, à aucun moment le compositeur n’a mentionné de plaintes à caractère neurologique. C’est la raison pour laquelle je ne crois pas à la thèse défendue par les Américains : le décès par une intoxication au plomb. Pour résumer. Beethoven est mort d’une cirrhose hépatique doublée d’une néphrocalcinose. En ce qui concerne sa surdité, elle restera toujours énigmatique et les hypothèses des spécialistes les plus compétents ne trouveront jamais de confirmation objective et scientifique. »

Ludwig van Beethoven. Le génie et ses maladies, par Jean-Louis Michaux, aux éditions Fiacre, 254 p.

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