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Luther, l’homme qui a changé le monde

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Que s’est-il vraiment passé en 1517 ? Martin Luther, un révolutionnaire ou un conservateur ?

En 2009, le monde protestant, du moins la partie se reconnaissant dans l’héritage de Jean Calvin, célébrait le 500e anniversaire de la naissance du théologien, dont l’épouse était liégeoise. De Genève aux Pays-Bas, des Etats-Unis à la Belgique, on a assisté à un déferlement d’hommages – colloques, expositions, publications -, pour autant qu’il soit possible de faire la fête à un réformateur aussi trouble-fête, ennemi de tous les plaisirs ou presque.

Ce 31 octobre, les protestants du monde entier célèbrent les cinq cents ans de la Réforme elle-même : le 31 octobre 1517, Martin Luther, un moine obscur du Saint Empire germanique, aurait affiché sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg, ville des bords de l’Elbe, entre Berlin et Leipzig, ses fameuses 95 thèses, un brûlot contre le commerce lucratif des  » indulgences « . Il affirme avec force que la rémission des péchés ne s’obtient pas par des dons en argent ou des messes dites en notre nom, que nous sommes sauvés par la seule grâce de Dieu, dont personne ne connaît les choix. En clair, dans une société encore imprégnée par la peur de l’enfer, l’Eglise ne doit pas faire croire que l’on peut s’acheter une place au paradis. Le religieux n’imagine pas qu’il sera à l’origine de la deuxième grande scission au sein du christianisme après la rupture de 1054 entre les Eglises d’Orient et d’Occident. Et que le mouvement qu’il va lancer conduira bientôt l’Europe à se déchirer.

Affichées, ses thèses ?

Luther superstar : il a sa figurine Playmobil.
Luther superstar : il a sa figurine Playmobil. © PG

Au fait, a-t-il réellement placardé ses affirmations sur la porte de la Schlosskirche, comme on le répète depuis cinq siècles ? En l’absence de témoignages contemporains, le doute subsiste. Seule certitude historique : le 31 octobre 1517, Luther a envoyé ses 95 thèses à l’archevêque Albert de Mayence, annexées à une lettre dans laquelle il dit sa préoccupation que le prélat cautionne la prédication et la pratique des indulgences. Le même jour, il adresse une autre lettre à Jérôme de Brandebourg, son évêque diocésain. Son objectif ? Susciter un débat académique sur la doctrine de la grâce divine. Il n’envisage pas un événement public et est donc surpris de la réaction provoquée par ses thèses, qui se répandent vite à travers l’Allemagne grâce à l’invention récente de l’imprimerie. Il craint qu’elles soient mal comprises du grand public. Du coup, il publie, fin mars 1518, un sermon de vulgarisation, qui aura un énorme succès et fera de lui une célébrité.

Entre-temps, en décembre 1517, l’archevêque de Mayence a envoyé ses thèses à Rome, pour analyse. Luther s’attend à un échange d’arguments, mais on ne cesse d’exiger qu’il se rétracte. En octobre 1518, il réaffirme que sa pensée est conforme à l’enseignement de l’Eglise mais, en janvier 1521, il est excommunié par le pape. Le théologien conteste alors l’autorité de la curie romaine et se met à voir dans le souverain pontife une incarnation de l’Antéchrist…

Luther superstar : son portrait décore les locomotives allemandes.
Luther superstar : son portrait décore les locomotives allemandes. © PG

Luther avant Calvin

Dans la culture protestante, Luther n’a rien à envier à Calvin, son disciple franco-genevois, un peu daté pour son dogmatisme et pour avoir été l’homme d’un système.  » Non seulement le théologien au caractère sanguin précède Calvin dans l’histoire, mais il est au moins aussi imposant que lui par l’importance de ses écrits et par l’enthousiasme de ses disciples « , estime Monique Weis, chercheuse du FNRS à l’ULB et spécialiste du protestantisme au xvie siècle. Certes, l’humanisme de la Renaissance prône, bien avant Luther, le retour aux sources antiques. Dès la fin du xive siècle et le début du xve, John Wyclif en Angleterre et Jan Hus en Bohême contestent l’autorité spirituelle de l’Eglise institutionnelle, dénoncent sa richesse et la vente d’indulgences.  » Il n’en reste pas moins que les débuts du protestantisme sont bien liés à Luther et au bouleversement qu’il a causé, un peu malgré lui, en 1517 « , confirme Monique Weis.

Les historiens de tous bords reconnaissent que cette année-là, Luther n’a pas eu l’intention de créer une nouvelle Eglise en dehors de l’Eglise catholique et romaine. Tout au plus a- t-il voulu dénoncer certains abus et proposer des pistes de réforme. Les idées centrales du protestantisme luthérien ont été exposées dans ses écrits théologiques postérieurs ( » Seule la Bible, seule la foi, seule la grâce « ,  » Tous les hommes sont prêtres « ). Luther rejette alors la célébration des saints, le culte des reliques, le célibat des prêtres… Reste que la date symbolique de 1517 ouvre une ère nouvelle pour l’Europe et le monde.

Le 25 mai dernier à Berlin, Barack Obama et Angela Merkel ont fêté ensemble les 500 ans de la Réforme à l'occasion du Kirchentag (
Le 25 mai dernier à Berlin, Barack Obama et Angela Merkel ont fêté ensemble les 500 ans de la Réforme à l’occasion du Kirchentag (« jour de l’Eglise »).© BRITTA PEDERSEN/REPORTERS

Un super-héros allemand

Même si son héritage est un peu oublié dans une société fortement sécularisée, Luther est toujours considéré par les protestants allemands comme l’un des plus grands héros de tous les temps. Une figurine Playmobil a été créée à son effigie et la ville qui l’a rendu célèbre dans le monde entier, Wittenberg, lieu central des festivités du 500e anniversaire, a été rebaptisée  » Lutherstadt « . Parmi les valeurs héritées de Luther, les protestants mettent volontiers en avant son appel à réfléchir par soi-même, à rester critique. Il est aussi loué comme le père de l’unité allemande pour avoir traduit la Bible en allemand. D’après une enquête de la télévision publique allemande (début des années 2000), il arrive, après Konrad Adenauer, en tête d’un classement des personnages de l’histoire qui incarnent le plus l’identité allemande.

Toutefois, comme l’austère Jean Calvin, qui a éliminé sans pitié les opposants au nouvel ordre moral imposé par sa théocratie genevoise, Martin Luther a sa part d’ombre. Lors du soulèvement paysan de 1524-1525, il s’est rangé sans réserve du côté des gouvernants, les invitant à frapper durement les rebelles. Selon lui, le peuple, aussi légitime que soit sa cause, n’a pas le droit de se révolter contre son souverain, qui tient son pouvoir de Dieu. Si Luther ne ménage pas ses critiques à l’égard du pouvoir politique, il donne une assise théologique à la monarchie absolue. Ses adversaires verront en lui un  » valet des princes « , ses principaux soutiens.

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Révolutionnaire ou conservateur ?

Faut-il dès lors voir Luther comme un conservateur et un opportuniste ? Le théologien s’est accommodé des institutions politiques existantes et a prôné l’obéissance au pouvoir et le respect de l’ordre social, ce qui brouille son image de révolutionnaire oeuvrant dans le sens du progrès, de champion de l’émancipation et de précurseur de la démocratie moderne. En homme de son temps, le moine de Wittenberg ne voulait pas d’un régime démocratique. Pourtant, l’apport du protestantisme à la démocratie a été, ces derniers mois, l’un des thèmes majeurs du jubilé en Allemagne, relayé par de nombreux ouvrages, films et programmes radio.

Plus embarrassants sont ses écrits antijuifs. A la fin de sa vie, Luther exprime sa haine des juifs avec virulence. Extraits de son traité intitulé Des juifs et de leurs mensonges (1543) :  » Qu’on incendie leurs synagogues et qu’on recouvre de terre et ensevelisse ce qui refuse de brûler […]. Qu’on abatte et qu’on rase leurs maisons de la même façon, car ils y pratiquent exactement la même chose que dans leurs synagogues […]. Qu’on leur confisque tous les livres de prière et tous les exemplaires du Talmud […]. Qu’on interdise à leurs rabbins, sous peine de mort, de continuer à enseigner […]. Qu’on interdise aux juifs la libre circulation, car ils n’ont rien à faire sur le territoire […]. Qu’on leur confisque toute monnaie et tous bijoux en argent et en or.  »

Les protestants du monde entier célèbrent les 500 ans de la Réforme ce 31 octobre, jour férié dans l'ensemble des régions allemandes.
Les protestants du monde entier célèbrent les 500 ans de la Réforme ce 31 octobre, jour férié dans l’ensemble des régions allemandes.© THOMAS LOHNES/BELGAIMAGE

Les protestants demandent pardon

En 1523, Luther rappelait pourtant que  » Jésus est né juif  » et plaidait pour la tolérance à l’égard des juifs, estimant qu’il faut essayer de les convertir paisiblement. Vingt ans plus tard, le discours est nettement moins conciliant : il se persuade alors que les juifs n’entendront jamais ses arguments sur la messianité de Jésus. Thomas Kaufmann, auteur du livre Les Juifs de Luther (2014), juge qu' » il n’est pas admissible d’avoir une relation naïve à Luther « . D’autres historiens notent qu’il convient de replacer Luther dans son époque et rappellent que l’on trouve aussi des formes d’antisémitisme chez Calvin et même chez Voltaire.

A la suite de ces polémiques, réactivées à l’occasion de ce 500e anniversaire de la Réforme, l’Eglise protestante unie de Belgique (Epub) a demandé pardon à la communauté juive pour les textes antijuifs de Luther.  » Nous ne pouvons et ne voulons commémorer le début de la Réforme sans nous souvenir d’une très regrettable partie de son histoire, a expliqué Steven H. Fuite, président de l’Epub, lors d’une rencontre entre juifs et chrétiens organisée le 1er décembre 2016 dans la Grande Synagogue de Bruxelles. Bien que le débat scientifique se penche sur le lien de causalité possible entre les déclarations de Luther et les formes ultérieures de l’antisémitisme dans les milieux protestants, nous souhaitons nous distancier clairement des paroles de Luther et nous voulons vous l’exprimer distinctement ainsi qu’à nos semblables.  »

« Qu’on incendie les synagogues », écrivait Luther en 1543. En 1938, les nazis y mettent le feu lors de la Nuit de cristal (ici, à Bamberg).© BELGAIMAGE

Une page noire escamotée

Les protestants allemands ont, eux aussi, pris leurs distances par rapport à l’antisémitisme de Luther mais, souligne un article critique paru dans Die Zeit (Luthers Abweg, par Klaus Holz, 8 décembre 2016), ils n’ont pas encore fait un travail de mémoire sur la récupération de ses textes par le nationalisme allemand, puis surtout par le national-socialisme. Dès le milieu des années 1930, son pamphlet Von den Juden und ihren Lügen figure en bonne place dans les anthologies antisémites prisées par Hitler, qui se présente comme le successeur du  » petit moine insignifiant  » qui a osé défier le monde entier. Quand, en novembre 1938, les synagogues sont incendiées, l’évêque de Thuringe rappelle que le réformateur l’a voulu ainsi.

Des théologiens pronazis tentent alors de démontrer que protestantisme et antisémitisme vont de pair et qu’il est donc logique qu’un bon protestant soit antisémite.  » Les protestants de mon pays ont adhéré massivement au nazisme, convient un eurocrate allemand en poste à Bruxelles. Cette réalité figure dans les travaux des historiens, mais elle a été largement occultée dans les nombreux débats et colloques organisés cette année pour fêter Luther et la Réforme.  »

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