Premier concert à l'étranger (Weimar, 1992) pour Christian Picciolini et son groupe Final Solution, devant 4 000 personnes. La musique comme moyen de propagande. © DR

L’ex-néonazi devenu militant antiraciste

Mélanie Geelkens
Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Ado, il tabassait des Noirs. Adulte, il se veut vecteur d’espoir. La déradicalisation est possible, Christian Picciolini l’a réalisée. Le big boss d’un groupe néonazi ultraviolent américain, source d’inspiration du film American History X, est devenu militant antiraciste. Un long cheminement.

Il se souvient parfaitement de l’imposante bagnole, du crâne luisant et des grosses bottines qui écrasèrent le pétard qu’il était en train de savourer, cet après-midi-là, dans les rues de Chicago. « Avec ce joint, tu es en train de faire exactement ce que les Juifs et les communistes veulent que tu fasses ! » A 14 ans, Christian Picciolini n’avait jamais vu un Juif et ne savait pas ce qu’était un communiste. « A part le Russe dans Rocky IV. » Mais ces quelques mots s’installèrent insidieusement en lui. Comme les autres, ressassés ensuite. « Les immigrants sont là pour violer les femmes. » « Les Noirs sont responsables de l’insécurité du quartier. » « Les latinos ne font que vendre de la drogue. » « Tu dois pouvoir réagir. »

« Et je l’ai cru. Parce que pour la première fois, un adulte me disait « fais quelque chose pour ne pas qu’on te blesse ». Et non « ne fais pas quelque chose parce que c’est ridicule » comme répétait mon père, ou « à cause du regard des autres », comme insistait ma mère. » Après cette première rencontre, un jour de 1987, suivront deux années d’endoctrinement. Son « grand et fort » mentor, 26 ans, chef du premier groupe néonazi américain, ne lui parlait pas de haine. Mais d’amour. « Si tu aimes qui tu es, alors tu dois agir. » Justement, Christian Picciolini ne s’appréciait pas beaucoup. Trop petit, trop frêle, trop timide. Comme l’impression d’être délaissé par des parents trimeurs, qui, en réalité, se donnaient à fond pour lui offrir le meilleur. « Et, là, on me promettait une plus belle vie, où je serais plus fort, comme une opportunité à saisir de devenir quelqu’un. »

Sur son passage, les gens se mirent à changer de trottoir. Par peur, même si lui s’imaginait qu’il s’agissait de respect. « Je me sentais compris par le groupe. On me répétait que mes problèmes n’étaient pas de ma faute, mais celle des autres. » Puis son gourou ne put plus éviter la police. Une fille du groupe tabassée pout avoir traîné avec un Black à l’arrêt de bus. Les murs de son appartement étaient repeints de sang. Tous les « vieux » en prison, il était devenu l’un des plus anciens. Intronisé leader du groupe skinhead à 16 ans. Lui, le fils d’immigrés italiens.

White Power

« J’avais trouvé le pouvoir que je recherchais », raconte aujourd’hui Christian Picciolini, fringué de son sobre pull noir et de sa chemise blanche qui laissent s’échapper de son cou une particule de peau encrée, dernière relique de son passé. A-t-il honte de ce qu’il a été ? Assurément de ce qu’il a fait. Comme cette virée imbibée au McDonald du coin. Trois Noirs dans la file. « Hey, ici, c’est notre McDo ! Dégagez ! », crie la meute blanche déchaînée. En détalant, l’un des poursuivis dégaine un flingue et trois balles, avant l’enraiement. Il lui en aurait de toute façon fallu moins que ça pour être rattrapé et tabassé, jusqu’à ce que sa tête ressemble à de la bouillie. « Entre les coups, nos regards se sont captés. Je me suis dit que ça pourrait être mon frère, qui lui s’était fait tuer par arme par un Noir. J’ai réalisé que c’était le même genre d’histoire. » Première fêlure dans sa carapace suprématiste.

Mais il lui en faudra bien d’autres pour dériver du personnage qu’il s’était fabriqué. Le big boss, celui qui négociait les rapprochements entre gangs ultraviolents, celui qui élaborait les stratégies de recrutement. La proie devenue prédateur. Il les repérait à dix kilomètres à la ronde, ces ados vulnérables abîmés par la vie, à l’étroit dans leurs têtes. Prêts à détester les autres parce qu’ils se détestaient eux-mêmes. Puisqu’il voulait toujours en embrigader davantage, il fallait viser plus large. « A cette époque où Internet n’existait pas, la musique était le média le plus puissant pour attirer les jeunes. »

Nom du groupe punk : White American Youth, transformé par la suite en Final Solution. Les paroles ne faisaient pas moins dans la dentelle. Premier band néonazi américain à jouer en Europe, à Weimar, en Allemagne, devant 4 000 personnes en 1992. « Mes mots avaient de l’impact. Après la représentation, les spectateurs sont allés casser des fenêtres, déclencher des bagarres, terroriser les habitants de cette jolie petite ville. »

Baby boom

Puis débarqua Lisa. Au début, sa violence n’en fut qu’exacerbée. « Je me sentais obligé de la protéger. » Leur enfant changera tout. « En le tenant dans mes bras, je me suis reconnecté pour la première fois avec l’innocence que j’avais perdue à 14 ans. Cet amour inconditionnel est entré dans ma vie et, pour la première fois, je me suis mis à réfléchir. » Lent cheminement. Trop lent pour Lisa, qui finira par se barrer avec le bébé. Quitté parce que lui-même ne parvenait pas à plaquer le groupe.

C’est un peu le groupe qui le laissera finalement tomber. En 1994, à 19 ans, Christian Picciolini avait ouvert un magasin de disques. On venait des quatre coins des Etats-Unis pour dénicher le dernier tube néonazi. « 75 % de mes revenus étaient issus de la musique raciste. Mais en bon homme d’affaires, je voulais plus et j’ai commencé à vendre d’autres styles. Du ska, du hip-hop, du punk… Les gens savaient très bien qui j’étais et, pourtant, ils venaient. Des Blacks, des Juifs, des gays, des asiatiques… Je me contentais d’encaisser puis de leur montrer la sortie. Mais ils revenaient. Et on parlait de plus en plus. J’ai réalisé qu’on avait plus de similitudes que de différences. J’ai retiré la musique raciste. Mais mon magasin a fait faillite. »

Plus de femme, plus de job, quasi plus de famille. Il se distanciait de celle qu’il s’était construite (il a définitivement coupé les ponts en 1996) et les liens parentaux ne tenaient plus qu’à un fil. Grosse dépression entre 1995 et 2000, mélangée à l’alcool, les drogues, les vagues suicidaires. « Une amie m’a aidé. Elle bossait chez IBM et m’a encouragé à aller me présenter. Evidemment, j’ai menti sur mon CV. Ecrire qu’on a été skinhead n’aide pas à décrocher un emploi. »

Après l’avoir embauché, la multinationale aurait pu l’envoyer bosser n’importe où. Mais il se retrouva dépêché dans son ancien lycée, le même qui l’avait déjà renvoyé deux fois, parce qu’il avait battu un garde noir. « Quand ce garde m’a vu, son énorme sourire habituel a disparu, il s’est mis à trembler. Tout ce que j’ai réussi à dire, c’est « je suis désolé ». Et là, il m’a tendu la main. J’en ai pleuré. »

La vie après la haine

Christian Picciolini n’est pas resté chez IBM. Il a lancé son propre label musical, a produit des émissions télé, a repris (et réussi) des études universitaires en économie et relations internationales… Surtout, il a cofondé l’ONG Life After Hate. « On aide des néonazis, mais aussi des gens de Boko Haram, d’Al-Qaeda, de l’IRA… Quel que soit le groupe extrémiste, les stratégies sont identiques : on prend un jeune, ambitieux mais qui n’a pas encore trouvé de but dans la vie, on le remplit de peur puis on lui crée un objectif noble. »

« J’ai retrouvé d’anciens amis qui avaient eux aussi décidé de changer de vie, continue-t-il. On s’est rendu compte qu’il existait des groupes d’aide pour les alcooliques, les drogués, les suicidaires… Mais pas pour ceux qui veulent se sortir du racisme. » Il utilise les mêmes méthodes que lorsqu’il recrutait. Il exploite le besoin d’appartenance, sonde les vides intérieurs mais les remplit avec un job, un stage, des études, des amis, une passion. « On ne juge pas. On comprend, puisqu’on est passé par là. On écoute. Les jeunes veulent être entendus et non recevoir des leçons. Il est plus facile de travailler avec des adultes, car eux voient les dégâts provoqués sur leur vie. »

Si Christian Picciolini ne se vante pas d’avoir été l’un de ceux qui ont inspiré le film American History X, il a en revanche voulu figer son histoire dans un livre, publié en 2015, Romantic Violence. Memoirs of an American Skinhead. De conférence en conférence, il se raconte, comme lors de cette rencontre avec des étudiants, le 18 octobre dernier, organisée par le Plan de prévention de la ville de Liège avec l’appui de l’ambassade américaine.

« Modère ton langage mais parle de tes idées »

Curieux paradoxe : son méprisable passé lui confère son crédit actuel. Il assume. Effrayé, confie-t-il, par la banalisation des idées racistes. Effaré par les ignominies entendues au meeting électoral de Donald Trump à Chicago, qui avait rassemblé 7 000 personnes. « Il y a vingt-cinq ans, déjà, on travaillait à ça. On disait aux recrues : ne te rase pas le crâne, ne te tatoue pas, modère ton langage mais parle de tes idées. » Aujourd’hui, le Net a tout facilité, souligne-t-il. Les néonazis ne ressemblent plus à des membres du Ku Klux Klan mais à des jeunes filles, bon chic bon genre, qui reproduisent le salut hitlérien sur leur page d’accueil. Ou à un grand gaillard blond à la coupe au bol, Dylann Roof, qui a tué 9 personnes dans une église noire en Caroline du Sud.

« Notre ONG ne reçoit pas d’aide publique, de toute façon le gouvernement ne s’intéresse qu’au djihadisme. Il y a évidemment des similitudes. J’ai d’ailleurs failli être le premier combattant étranger : à 16 ans, j’avais postulé pour rejoindre les résistants en Afrique du Sud. Mais il ne faut pas oublier que l’extrême droite tue aux Etats-Unis beaucoup plus de monde que l’islamisme radical. »

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