Ellie Delvaux alias Blanche, candidate belge pour l'Eurovision. © MARIE WYNANTS

L’Eurovision, sommet européen ?

Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Ex-candidate de The Voice aujourd’hui défendue par un label indépendant, Ellie Delvaux alias Blanche représentera la Belgique à L’Eurovision ce 9 mai à Kiev. L’occasion d’ausculter le clinquant concours européen de la chanson et de questionner son évolution.

Cette année, la maison de disques indépendante Pias (Soulwax, Balthazar, Melanie De Biasio…) fondée en 1983 par Kenny Gates et Michel Lambot participera pour la première fois de son existence à L’Eurovision. Jeune Bruxelloise de 17 ans, sa protégée Ellie Delvaux alias Blanche (son deuxième prénom) est, tout comme le candidat de 2015 Loïc Nottet, passée par The Voice, le télécrochet de la RTBF.  » Pierre Dumoulin, du groupe liégeois Roscoe, avait regardé l’émission l’an dernier et avait craqué sur la voix d’Ellie, retrace Damien Waselle, le directeur de Pias Belgique.Roscoe n’est pas notre plus grand succès, mais on s’apprécie beaucoup. Pierre m’a demandé ce que je pensais d’elle, puis il l’a contactée. Et ils se sont mis à faire des trucs ensemble. Juste pour le plaisir.  » C’est ainsi, en toute simplicité, qu’est née la maquette de City Lights, le titre qui représentera la Belgique le 9 mai à Kiev lors de la première demi-finale du kitschissime concours.  » La RTBF, qui sélectionne les candidats une année sur deux, nous a fait remarquer qu’on ne proposait jamais rien pour L’Eurovision. On en a parlé à Ellie et, du haut de ses 17 ans, elle a trouvé ça cool. Le concours a une image moins ringarde qu’on le croit auprès de la jeunesse.  »

Quand c’est son tour, la VRT laisse le choix au public entre quelques artistes présélectionnés, là où la désignation du candidat par la RTBF est l’oeuvre d’un comité d’experts.  » Pour nous, c’est légitime de favoriser celui qui se distingue à The Voice « , assume Leslie Cable, productrice à la fois de l’émission et de l’Eurovision pour la Belgique.  » Nous n’avons pas choisi Blanche. C’est Pierre Dumoulin qui nous l’a conseillée. On reçoit chaque année des centaines de propositions, notamment de l’étranger. Mais, en gros, on fait le tour des maisons de disques tout en sachant qu’on privilégiera les gens de l’émission. The Voice est une chance inouïe. Elle confronte les participants à de nombreuses répétitions, et au stress inhérent à ce genre d’événement. « 

Patrick Ouchène recalé en Elvis, en 2009.
Patrick Ouchène recalé en Elvis, en 2009.© MAXIM SHIPENKOV/belgaimage

 » Les candidats d’aujourd’hui, issus de The Voice, sont formés au langage télévisuel. Ils n’ont pas l’habitude des concerts mais ils ont cet apprentissage de la caméra. Ils ont intégré les codes de la télé et du spectacle global « , acquiesce Benjamin Schoos. Patron du label indépendant Freaksville Records et de la webradio associative Radio Rectangle, Schoos, alias Miam Monster Miam, a participé à L’Eurovision en 2009. Le Liégeois n’y a pas chanté mais il a composé Copycat, le titre anachronique interprété par un vieux rockeur à banane, Patrick Ouchène, du groupe de rockabilly Runnin’ Wild.  » On voulait envoyer un sosie d’Elvis Presley qui prétendrait être le vrai, se souvient Schoos. C’était l’idée d’arriver avec un truc cheap et surréaliste dans une grosse machine. Patrick est monté sur la table dans les bureaux de la RTBF et on a convaincu ses décideurs en disant qu’on allait motiver les fans du King à voter dans le monde entier… Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Dans le morceau, écrit par Jacques Duvall, Ouchène chante qu’il a envie de faire tuer Priscilla. La communauté des fanas d’Elvis s’est retournée contre nous…  » Le morceau, qui fut recalé dès le stade des demi-finales, n’a récolté qu’un seul petit point des oeuvres de l’Azerbaïdjan.  » Cette expérience a mené à des situations complètement dingues. Patrick, c’était un vrai rockeur. Il avait des préceptes de vie assez rock’n’roll. Et quand on est parti à Moscou pour le concours, il s’est organisé en parallèle une tournée des clubs garage et rockabilly. Il arrivait le matin sans avoir dormi de la nuit. Il s’était tapé dix heures de train pour aller donner un concert à Saint-Pétersbourg. En plus, c’est un mec réfractaire à l’autorité et là du coup, c’était supercadré, avec des rapports de force.  »

Musique industrielle pour show télé

Dans un monde de la musique de plus en plus concurrentiel où la  » consommation  » est devenue extrêmement morcelée, L’Eurovision offre une incroyable caisse de résonnance à ceux qui s’y présentent.  » L’an dernier, l’Eurovision, c’était 204 millions de téléspectateurs. Contre environ 156 millions pour le Superbowl, note Damien Waselle. Les chiffres sont impressionnants. L’Europe entière ou presque vous observe. Puis, vous avez toute cette espèce de subculture. Les blogueurs, la communauté gay. Avec Blanche, on est déjà à 3 millions de vues sur YouTube et un million de streams sur Spotify. Quand vous démarrez un projet, vous avez 10 fans. Puis, vous espérez passer à 20. Grimper jusque 100. Pour développer Alice on the Roof, par exemple, ça nous a pris deux ans. Tandis qu’avec L’Eurovision, vous êtes catapulté sous le feu des projecteurs. On a reçu 200 demandes d’interview, et Ellie s’est déjà retrouvée avec Bart De Wever sur le plateau d’un gros talk-show flamand… Mais tout ça n’était pas prévu. On n’a pas formaté le morceau pour L’Eurovision, non plus. Disons que cette chanson a une certaine modernité. Dans The Voice, Ellie a repris une chanson de la Norvégienne Aurora, et elle attend avec impatience le nouveau disque des Anglais Alt-J. C’est de la pop digitale comme on en a dans notre catalogue avec une Anna of the North par exemple… Ce qui est particulier ici pour nous, c’est qu’Ellie n’a qu’une seule chanson pour l’instant. Mais on espère finir un EP d’ici la fin de l’année.  »

Sébastien Tellier, pour la France, en 2008.
Sébastien Tellier, pour la France, en 2008.© Joerg Carstensen/belgaimage

Après avoir incarné la ringardise extrême, le summum du kitsch, le gavage de paillettes, le concours se serait-il modernisé ? Ils sont plus d’un à le penser. L’an dernier, Justin Timberlake est même descendu y interpréter son dernier single : inimaginable il y a une dizaine d’années.  » Les codes de L’Eurovision ont quelque part dicté les codes de la musique mainstream. Ceux de l’Europop. De l’Eurodance, décrypte Benjamin Schoos. Il faut savoir où on met les pieds : c’est une musique industrielle faite pour gagner un show télé ou du moins s’y illustrer… Une musique qui fonctionne selon son algorithme particulier. Et avec une certaine architecture. Il y a pas mal de trucs qui marchent aujourd’hui qui sont taillés pour les stades et pourraient être des tubes d’Eurovision – je pense notamment à un Mustii. Dans le concours, les règles sont très strictes. Si vous jouez d’un vrai instrument, vous êtes disqualifié : tout doit être faux, sauf les voix. Tout le monde essaie de se faire remarquer : ça mène à une surenchère totale. Après le grand n’importe quoi, les chanteurs qui prenaient de l’hélium par exemple, on a recentré sur la prestation vocale. Aujourd’hui, vous avez encore des types sur des échasses, mais globalement, le show est devenu moins ringard, et moins kitsch même si ça l’est toujours. Avant, on cherchait du déconnant, de l’original. Maintenant, ce sont des formats. Je trouve que c’est assez raccord avec l’époque : une culture DJ/ dancefloor, une production sirupeuse…  »

Les chiffres sont d’ailleurs repartis à la hausse. » Pendant quelque temps, les audiences de L’Eurovision ont fléchi dans tous les pays de manière plus ou moins significative, explique Leslie Cable. A mon avis, parce que beaucoup de concours de chant très modernes étaient apparus et lui avaient donné un coup de vieux. Je dirais qu’elle est revenue à la mode depuis la victoire de Lordi. L’an dernier en Belgique, elle a fait 50 % de parts de marché côté néerlandophone et 33 % chez les francophones. On était même à 42 % lors de l’édition 2015 avec Loïc Nottet.  »

Telex en 1980 a miné une partie de sa cote à l'international en participant à l'Eurovision.
Telex en 1980 a miné une partie de sa cote à l’international en participant à l’Eurovision.© belgaimage

Petit minet vs rockeur chelou

Depuis la création du concours en 1956, quelques artistes  » indé  » ont tenté leur chance mais n’ont jamais rencontré un franc succès.  » Ça leur a même fait du mal, commente Benjamin Schoos. Telex (NDLR : qui a fini 17e sur 19) y a miné une partie de sa cote en Angleterre et à l’international : à l’époque, un groupe indé ne pouvait pas participer à ce genre de truc. Et puis, les gens n’aiment pas la défaite. Ça l’a foutu mal aussi commercialement pour Sébastien Tellier (NDLR : en 2008, le Français terminait 19e sur 25). L’Eurovision et son album de gourou qui a suivi ont tué sa carrière.  »

Pas de place dans le concours pour un univers plus singulier ? Pour une musique de qualité ? Les notions sont toutes relatives.  » La musique de qualité, ça peut être deux choses à mes yeux, expose Schoos. Soit ça exprime un truc, une personnalité parfois de manière très artisanale. Soit c’est un projet commercial avec une matière qu’on exploite, et qu’on calibre selon certaines normes industrielles. Parfois, à l’intérieur même de cet univers, des choses émergent avec une âme derrière. Ce fut le cas d’Abba. Il y a pas mal de gens talentueux derrière ces morceaux d’Eurovision qui travaillent maintenant aux Etats-Unis.  »  » Je comprends qu’il n’y ait pas plus de noms connus, embraie la productrice de la RTBF Leslie Cable. Ce concours est un tremplin. Si j’avais déjà une carrière, je ne sais pas ce que j’irais y faire… Ça dépend de qui on est et de comment on s’y prend, mais on a plutôt intérêt à être sûr de son coup. Parce qu’on prend des risques en se confrontant à l’avis du public.  » Product manager chez Sony, Charley Beyen travaille régulièrement sur des candidats au concours.  » Une chanson d’Eurovision, c’est une chanson que les gens doivent pouvoir aimer en trois minutes, souligne-t-il. Dès la première écoute. Ça doit être très immédiat. Il y a des trucs parfois bêtes, bizarres, mais ce qui est sûr, c’est que quand c’est ennuyeux, ça ne marche pas. C’est un show télé : il faut embarquer les gens dans une performance. Le style se rapproche de ce qui passe sur les ondes. En Flandre, il y a déjà quatre ou cinq chansons de l’Eurovision en playlist sur Radio 2.  »

Benjamin Schoos parle, lui, de profil type. De l’interprète porte-manteau, jeune, sorti de nos écrans de télé.  » Vous avez plus de chance de vous attirer les faveurs de la communauté gay avec un petit minet qu’avec un vieux rockeur chelou, sourit-il. Le show a vécu également avec l’évolution de la technologie. C’est un laboratoire de l’entertainment. Il sert aussi à prouver qu’on sait faire du grand spectacle en Europe. J’y ai parfois vu des images dignes d’un Mad Max de George Miller… En ce qui nous concerne, lorsqu’on a participé, on nous a d’ailleurs fait comprendre qu’il ne fallait pas gagner. Le pays vainqueur organise l’édition suivante et ça coûte très cher : on aurait pu mettre la RTBF en difficulté sur un plan commercial et financier…  »

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