Les Russes profitent de leurs vacances en Europe: l’UE doit-elle supprimer leurs visas touristiques?

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

L’Union européenne doit-elle cesser de délivrer des visas touristiques aux Russes ? Après les demandes en ce sens de l’Estonie et de la Finlande, une interdiction de visa pour tous les Russes va être discutée fin août par l’Union européenne.

Le Kremlin a vivement critiqué l’appel « irrationnel » du président ukrainien Volodymyr Zelensky aux pays occidentaux à fermer leurs frontières aux visiteurs russes pour punir Moscou de son offensive contre l’Ukraine. Dans une interview au Washington Post parue cette semaine, Zelensky estime que « les sanctions les plus importantes consistent à fermer les frontières, parce que les Russes sont en train de s’emparer du territoire de quelqu’un d’autre ».

Quelles que soient leurs opinions politiques, les Russes doivent « vivre dans leur propre monde jusqu’à ce qu’ils changent de philosophie », ajoute-t-il dans cet entretien. « L’irrationalité d’un tel raisonnement dépasse toutes les limites et ne peut que susciter une réaction négative », a réagi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. « Toute tentative d’isoler les Russes ou la Russie n’a aucune chance de réussir (…) Ces initiatives ne sentent pas très bon », a-t-il ajouté.

Après l’appel de Zelensky, la Première ministre estonienne Kaja Kallas a exhorté les pays européens à ne plus délivrer de visas touristiques aux Russes voulant se rendre en Europe. « Se rendre en Europe est un privilège, pas un droit humain (…) Il est grand temps de mettre fin au tourisme originaire de Russie », a-t-elle dit sur Twitter. En réaction, l’ex-président russe Dmitri Medvedev a comparé Kaja Kallas à une « nazie ».

« Il ne peut être question de tourisme comme à l’ordinaire pour les citoyens russes »

La mesure divise l’UE. Les sanctions européennes doivent être adoptées à l’unanimité des Vingt-Sept. « L’interdiction totale des visas russes par tous les Etats membres de l’UE pourrait être une autre sanction très efficace contre la Russie« , a plaidé le chef de la diplomatie tchèque Jan Lipavsky, dont le pays préside le Conseil de l’UE. Le ministre va sonder ses homologues lors d’une réunion informelle fin août à Prague. La question sera abordée de façon plus formelle lors du prochain sommet européen en octobre.

« En cette période d’agression russe, que le Kremlin ne cesse d’intensifier, il ne peut être question de tourisme comme à l’ordinaire pour les citoyens russes », a-t-il soutenu. Le ministre tchèque doit toutefois convaincre le chef de la diplomatie européenne, l’Espagnol Josep Borrell, qui préside les conseils des ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Les propositions de sanctions sont une de ses prérogatives.

« Nous ne pouvons actuellement pas interdire l’entrée aux personnes munies d’un visa d’un autre pays de l’espace Schengen. Nous sommes à la recherche d’options », a récemment souligné la Première ministre estonienne Kaja Kallas, qui soutient une interdiction générale.

La Commission ne cache pas ses réticences face à une mesure qui pénaliserait tous les ressortissants russes et insiste sur la nécessité de protéger les dissidents, les journalistes et les familles. « Les Etats membres disposent d’une marge importante pour la délivrance de visas pour les courts séjours et ils examinent les demandes au cas par cas sur la base de leurs mérites », a rappelé une de ses porte-paroles.

« Les Russes soutiennent massivement la guerre, applaudissent les frappes de missiles sur les villes ukrainiennes et les meurtres d’Ukrainiens. Laissez donc les touristes russes profiter de la Russie », a plaidé le chef de la diplomatie ukrainienne Dmytro Kouleba dans un message sur Twitter.

La République tchèque a cessé de délivrer des visas aux Russes dès le 25 février, au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Depuis ce mois-ci, la Lettonie et l’Estonie ont pratiquement cessé de délivrer des visas aux citoyens russes. L’UE a adopté six paquets de sanctions contre Moscou, dont l’arrêt de ses achats de charbon et de pétrole.

Elle a également inscrit plus d’un millier de Russes, dont le président Vladimir Poutine et de nombreux oligarques, sur sa liste noire des personnes interdites d’entrée et restreint les délivrances de visa de court séjour pour les responsables liés au régime depuis fin février.

« Cela enlève toute la logique des sanctions »

Après que l’Union européenne a fermé son espace aérien aux vols russes, la Finlande est aussi devenue un rare pays de transit pour les Russes souhaitant ensuite prendre l’avion pour d’autres destinations dans l’UE.

Avec la levée de restrictions Covid par les deux pays ces dernières semaines, le passage des Russes est devenu beaucoup plus simple, suscitant une frustration croissante côté finlandais.

« Ce n’est pas bien que les Russes puissent voyager librement en Finlande. Cela enlève toute la logique des sanctions ». En solidarité avec l’Ukraine, le parti conservateur finlandais a proposé d’arrêter d’accorder de nouveaux visas touristiques aux Russes, avec un vaste soutien qui se dessine au Parlement.

« La situation est insupportable », estime Jukka Kopra, un député du parti de la Coalition nationale. « Des Ukrainiens se font tuer, y compris des civils, des femmes et des enfants, et dans le même temps des Russes passent leurs vacances dans l’UE« , dit-il à l’AFP.

« Personnellement, je pense que les restrictions doivent être renforcées », dit un haut responsable à l’AFP. La question est rendue compliquée par le nombre élevé de visas existants, près de 100.000. « Des alternatives sont en cours d’examen », selon le ministère finlandais des Affaires étrangères.

D’autres pays de l’espace Schengen frontaliers de la Russie – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne – ont déjà pris des restrictions sur les visas russes. Moscou « réagira très négativement » si Helsinki les imite, a affirmé le porte-parole du Kremin Dmitri Peskov.

La Finlande, voie de passage pour les Russes vers l’Europe

Depuis que la Finlande a levé ses restrictions Covid à la frontière fin juin et que la Russie a allégé les siennes mi-juillet, le nombre de touristes russes passant en Finlande n’a cessé d’augmenter, bondissant de 125.000 en juin à plus de 185.000 en juillet.

Pour le seul mois de juillet, plus de 10.000 visas de tourisme ont été délivrés à des Russes, selon les médias finlandais. Côté russe, les compagnies de cars de Saint-Pétersbourg disent tourner à plein régime avec Helsinki, d’autant que le train reliant les deux villes a été interrompu à cause des sanctions.

« Ces dernières semaines c’est systématiquement plein. Les gens veulent profiter d’un passage plus facile », explique à l’AFP Sergueï Ivanov, de la compagnie Balt Car. D’autant que les avions pour Istanbul ou Belgrade, autre voie d’accès encore possible pour l’Europe, atteignent des prix très élevés.

Si les Finlandais affichent une forte solidarité avec les Ukrainiens, les emplettes des Russes de passage sont ici une ressource importante pour les villes frontalières. Des commerçants locaux envisagent d’un très mauvais oeil de voir redisparaître les touristes russes, à peine revenus après deux ans de Covid.

« C’est l’idée la plus absurde qui soit. Que gagnent-ils à isoler de simples citoyens russes? », peste un commerçant situé à quelques minutes de la frontière. « Ils provoquent un énorme problème pour les locaux et le business ».

En Belgique, pas de changement concernant la politique de délivrance des visas

Pour la Belgique, il n’a jamais été question de punir les citoyens russes ordinaires en plus des sanctions existantes. « Il n’y a pas de changement concernant la politique de délivrance », indique le ministère des affaires étrangères au Standaard. Toutefois, l’expulsion de deux tiers du personnel de l’ambassade de Belgique à Moscou a un impact important sur la délivrance des visas. La priorité est dès lors donnée aux demandes de visas de long séjour : étudiants, travailleurs, regroupement familial.

Les visas ne sont pas le seul obstacle. Par exemple, de nombreux pays de l’UE exigent toujours une preuve de vaccination et n’acceptent pas le vaccin russe Sputnik V. C’est le cas de la Grèce, qui reste une destination touristique populaire pour les Russes.

Les Russes peuvent aussi partir en vacances en France. Pour l’instant, ils ne doivent même pas présenter de preuve de vaccination. En théorie, les Russes peuvent donc visiter le Louvre en masse après un vol depuis Tallinn, par exemple. Toutefois, deux femmes russes qui ont récemment voulu voir le château de Vincennes, près de Paris, se sont vu refuser l’accès en raison de l’interdiction faite aux Russes de visiter les bases militaires. Après tout, le château du XIVe siècle est en fait un objet militaire. L’une de ces femmes est une journaliste de 31 ans qui a quitté la Russie il y a cinq mois parce qu’elle s’oppose à la guerre en Ukraine. La France a depuis reconnu que les règles ont été appliquées trop strictement.

En Allemagne, les Russes restent les bienvenus. Le pays affirme ne pas avoir de politique restrictive en matière de visas et a délivré, entre mars et juillet, 14.237 visas russes pour l’Allemagne. Cela représente seulement un dixième du nombre de visas délivrés en 2019, avant le Covid. « Nous ne devons pas rendre toute la société russe suspecte », déclarait Nils Schmid, député du parti SPD. Cela ne serait ni justifiable ni dans l’intérêt de l’Allemagne, « car une révolution politique en Russie doit en fin de compte être soutenue par la population locale ».

2.070 Russes ont passé leurs vacances en Belgique entre février et avril 2022

Et en Belgique ? Le Vif s’est procuré les chiffres des entrées « touristiques » de citoyens russes dans notre pays. Entre le mois de février 2022, marquant le début de la guerre en Ukraine, et le mois d’avril, 2.070 Russes ont passé des vacances en Belgique, nous communique Statbel, l’office belge de statistique. Ce qui représente un total de 5.045 nuitées.

Ce chiffre n’est en réalité qu’une infime minorité des nuitées totales recensées en Belgique entre février et avril.Pas moins de 8.429.224 nuitées touristiques ont en effet été comptabilisées durant cette période dans notre pays. La Russie équivaut ainsi à 0,06% de l’activité touristique en Belgique.  

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