Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, le duo belge de France Inter. © PIERRE VILLARD/ISOPIX

Les humoristes font-ils une OPA sur le politique ?

Nicolas Bogaerts Journaliste

Les humoristes ont le vent en poupe. Le commentaire politique est devenu leur domaine, où leur sens de la formule et leur liberté de ton leur garantissent un rond de serviette à la table des quotidiennes. Pour le meilleur ou pour de rire ?

C’est une insider qui l’écrit :  » Il n’y a plus une émission de radio, de télé, plus le moindre canard sans son chroniqueur « drolatique », humoriste ou assimilé.  » Dans un billet publié dans le dossier du Vif/L’Express (numéro du 22 avril 2016) consacré aux humoristes  » nouveaux leaders d’opinion « , Myriam Leroy trempait sa plume acérée dans une encre à l’humour noir. Elle démontait la dictature du rire comme nécessité qui, doucement, s’installe dans toutes les grilles. Les humoristes sont devenus les éditorialistes attitrés d’une société qui n’attend plus du couple média-politique qu’il leur enseigne la vie, la vérité. Mais qui apprécie le miroir grinçant que leur tendent les nouveaux fous du roi nu, de Charline Vanhoenacker à Guillermo Guiz, d’Edgar Szoc à Nicole Ferroni. Journalistes et éditorialistes ont-ils délégué leur mordant et leur art de la question qui fâche aux humoristes ? Et si, à force de systématisme, l’humour risquait de perdre en réelle subversion ce que ses représentants gagnent en visibilité ?

Guillermo Guiz, ici dans son dernier spectacle.
Guillermo Guiz, ici dans son dernier spectacle.© PHILIPPE MAZZONI/OLYMPIA PRODUCTION

L’humour par effraction

Jusqu’au mitan des années 1980, la télé de papa ronronnait. Les éditorialistes éditorialisaient et les journalistes chroniquaient. L’humour sortait de sa case divertissement, des pages d’Hara Kiri ou Charlie Hebdo pour entrer dans le carrousel politique par effraction (Coluche, Bedos, Le Luron, Michel Polac et son Droit de réponse). Au tournant des années 1990, au sortir d’une guerre du Golfe que les presses belge et française avaient couverte trémolos dans la voix et casque sur le crâne, les Guignols de l’info sur Canal + tordaient le coup de l’info-spectacle mondialisée et de sa propagande. Nous, on s’écroulait de rire devant les gesticulations absurdes et piquantes des Snuls qui livraient au grand jour tout le non-sens de notre petit pays – et de sa politique.

Une quinzaine d’années après que les Guignols eurent gagné leurs galons de  » meilleurs éditorialistes de France « , rares sont les émissions qui n’ont pas leur humoriste attitré. Plus encore, avec Le petit Journal de Yann Barthès devenu Quotidien, le décryptage humoristique de l’actu est devenu mainstream. Et sa causticité, une donne que les politiques s’appliquent à intégrer, comme ils l’ont fait de l’infotainment façon Ruquier ou Ardisson. Désormais, une nouvelle porte de la perception du politique s’est ouverte, à travers le décryptage comique de sa communication, de ses éléments de langage.

Audiences flatteuses, internautes au rendez-vous : radio et télé s’y sont engouffrés. En Belgique, hors C’est presque sérieux (quotidienne d’une heure et demie sur La Première), on mise plus sur le talent des chroniqueurs éparpillés façon puzzle dans les grilles que sur de vraies émissions type Quotidien. En France, Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, en plus de leurs chroniques télé, bombardent l’actu de traits d’humour dans leur quotidienne (France Inter) Si tu écoutes, j’annule tout. Mais, chaque fois, c’est la politique qui est le sujet incontournable. Au risque que tout et tous, politiques rigoureux et véreux, deviennent égaux face au rire et que la subtilité s’égare sur la route du mélange des genres.

Dominer le réel

Myriam Leroy, journaliste et chroniqueuse.
Myriam Leroy, journaliste et chroniqueuse.© DORIAN LOHSE @K-PTURE

 » Il y a vingt ans, toute bonne rédaction ou émission devait avoir un éditorialiste. Maintenant, c’est un humoriste. Au final c’est le même résultat avec un peu plus d’humour « , sourit Alex Vizorek, pour qui  » il n’est pas simple de réfléchir sur la pertinence de l’humour. Je ne crois pas que nous ayons vocation à servir à quelque chose. J’ai avant tout du plaisir à décadrer les sujets, puis à les recadrer en y ajoutant mes opinions. C’est plutôt pas mal d’écrire quelque chose d’intelligent, de considérer que le public peut être averti plutôt que d’entretenir les angoisses, nourrir les oppositions « .

 » Il y a sans doute une saturation d’humoristes dans le paysage, s’interroge Pierre Scheurette, chroniqueur radio et  » plume  » attitrée d’Alex Vizorek. Pour moi, les plus efficaces sont ceux qui ont un background journalistique : Charline et Alex, Guillermo Guiz, Myriam Leroy. Ils ont cette rigueur dans l’analyse et ce goût pour l’actu. Une bonne chronique n’est pas qu’un alignement de bons mots. Il doit y avoir un angle, un propos, un avis entre les lignes, comme pour un article ou un reportage.  » Invitée sur le plateau de Quotidien, l’émission de Yann Barthès, Charline Vanhoenacker disait que  » l’humour permet de dominer le réel « .

Si je fais partie de ces nouveaux leaders d’opinion, c’est que cette place n’était plus occupée par personne – Alex Vizorek

Car le réel, ce cheval fou, est de plus en plus difficile à dompter, expliquer, nuancer. Est-ce un constat d’échec des médias et de la politique à tirer une société vers le haut ? C’est le raisonnement que partage volontiers le penseur et théoricien Laurent de Sutter :  » Nous assistons à une ringardisation cruelle de la politique. En France, c’est particulièrement voyant : à la sortie des grandes écoles, les meilleurs sujets ne choisissent plus la politique, qui est aujourd’hui la voie des seconds couteaux. Ça se ressent particulièrement du côté de la population. L’importance que le politique se donne s’écroule quand le régime qu’il prétend entretenir ou défendre devient un peu vain, et qu’apparaît sa relation incestueuse avec les médias pour tenter de garder la face. Tous deux se rendent bien compte que cela n’intéresse plus personne, qu’ils vivotent de leur relation obsolète, où il faut un peu forcer pour qu’il y ait une news : l’obscénité, les petites phrases. C’est là que le ricanement intervient pour tenter de sauver l’ensemble du désastre.  »

L'humour : une nécessité qui s'invite dans toutes les grilles
L’humour : une nécessité qui s’invite dans toutes les grilles© DR

Figure imposée

Les médias ont compris à quel point il était profitable de mettre les rieurs de leur côté :  » La plupart d’entre nous savent que nous sommes un produit marketing, relève d’ailleurs Alex Vizorek. On nous aime bien parce qu’on fait du clic. Mais c’est plutôt rassurant, démocratiquement, de donner la parole à des gens incontrôlables.  » Pour Laurent de Sutter, cette recomposition du monde par le rire émousse son potentiel transgressif :  » La culture du rire a de tous temps été l’apanage des classes populaires pour tenter de regagner du terrain sur les classes dirigeantes. Mais aujourd’hui, il faut se mettre dans le crâne qu’il n’y a plus rien de subversif au rire : il est devenu moral. Une fois qu’on a exorcisé notre colère, notre mépris des classes soi-disant dominantes, on peut continuer notre vie comme si de rien n’était, se voiler la face quant à notre propre impuissance devant un monde dont les ressorts nous échappent.  »

Rien de plus triste et insipide qu’une soupe aux carottes journalière ou une vie sexuelle aux rituels inchangés. Ainsi, le rire comme figure imposée et régulière, exorcisme périodique et attendu, ne nous émanciperait pas vraiment d’un quotidien de crises, d’injustices ou des lendemains d’attentats.  » Son triomphe, souligne Laurent de Sutter, témoigne du fait qu’on a plus besoin que jamais d’intellectuels et d’exigence dans le domaine de l’analyse.  » De son côté, Alex Vizorek fait peu ou prou le même constat : » Si effectivement je fais partie de ces « nouveaux leaders d’opinion », c’est que cette place n’était plus occupée par personne. Il y a une petite musique malsaine dans les médias ou dans l’opinion publique en ce moment et j’ai envie d’être en dissonance. Notre métier consiste à mettre devant leurs contradictions certaines personnalités, notamment politiques. Mais je ne pense pas que nous soyons la nouvelle Muette de Portici. C’est pratique de débarquer sur un plateau, dire « Hé ! Monsieur, vous avez mal fait » et puis me tirer. Il n’y a aucun héroïsme à ça. Si ça devient héroïque, le côté pertinent s’en va.  »

Alors quoi ? Refuser l’humour parce qu’il voilerait notre propre impuissance ? Pointer du doigt ses caricatures qui cristallisent des cibles récurrentes ou interchangeables et finissent par durcir les positions et affaiblir la nuance ? Comment en refaire un instrument d’émancipation ? Myriam Leroy, toujours :  » Faire sauter le séquençage rigide des grilles horaires où une chronique succède à une autre puis à une autre, infernal Tetris médiatique où au bout du compte, une fois toutes les briques alignées, tout disparaît.  »

Carl’installation du rire politique aux heures de grande écoute pourrait être contemporain d’un appauvrissement des contenus, de la réduction à peau de chagrin d’une intelligence perçue comme trop aristocratique, élitiste. Dans ce tableau, l’humour joue non plus le rôle d’aiguillon mais de contrepoids à une perte générale de sens. Le risque est alors qu’il n’en soit que la maigre consolation. On en rit jaune.

L’exemple vient-il de Suisse ?

La télévision publique suisse (RTS) semble avoir trouvé une voie médiane entre gondolage obligé et rigueur de l’analyse. Depuis 2015, les comédiens Vincent Veillon et Vincent Kucholl animent 26 Minutes (1), probablement la meilleure rencontre entre humour et actu en langue française. Entre 2011 et 2014, les deux compères ont étrenné la formule en version radio :120 secondes, soit une interview par Veillon, en journaliste sérieux, d’un Kucholl incarnant un personnage issu de la société suisse : politique, contrôleur de train, prof, escort girl, militaire, étudiant, patron de presse… Pas de caricature mais des caractères mi-humain, mi-archétype -Kucholl est diplômé en sciences politiques et vulgarisateur aguerri du système helvétique (2). Avec des dialogues écrits au cordeau et une connaissance pointue des dossiers, ces interviews ont servi de base à la formule télé26 minutes, diffusée depuis deux ans enprime timele samedi. Elle s’accompagne de nouvelles rubriques plus inégales, qui singent les dispositifs des JT (micro-trottoir, faux duplex, reportages/sketches). Mais l’interview centrale, à laquelle s’ajoute celle d’un invité (politique, sportif, artiste, bien réel) est au service non d’une rigolade qui emporterait tout, mais d’un vrai désir d’informer : une percée sans concession dans une société suisse beaucoup plus complexe et bien moins policée qu’il n’y paraît.

(1) http://bit.ly/1EbpD3z

(2) La Suisse mode d’emploi, par Vincent Kucholl, éd. LEP, 2014, 520 p.

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