Opinion

Caroline Lamarche

Le post-scriptum de Caroline Lamarche: Maya Angelou, « un feu qui éclaire » (chronique)

Caroline Lamarche Écrivaine belge

Une fois par mois, l’écrivaine belge sort de sa bibliothèque un livre qui éclaire notre époque.

Que penserait Maya Angelou (1928-2014) de l’évolution de nos sociétés où il n’est plus permis de raisonner à titre individuel sans être récupéré comme membre d’un groupe identitaire? Son oeuvre, en grande partie consacrée au récit de l’ascension d’une jeune femme noire, fille-mère, pauvre, dans un monde dominé par les Blancs, décourage toute récupération par la richesse de ses nuances.

Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage (Le Livre de Poche, 2009), le premier de ses récits autobiographiques, dit sa résilience dans un milieu où sévit un beau-père abuseur et le racisme ambiant. Maya Angelou est parvenue à rendre lumineux un parcours qui aurait pu prendre la forme d’un récit victimaire. La passion de la lecture, sa planche de salut dès l’enfance, y a peut-être contribué. Dans le livre suivant, Rassemblez-vous en mon nom, elle brosse le tableau d’une débrouille quotidienne où elle s’improvise cuistot sans avoir jamais cuisiné, serveuse en boîte de nuit, puis exploitante d’un bordel à l’âge de 18 ans à peine. De succès en échecs, elle fait illusion avec désinvolture, sans jamais oublier sa passion première: « C’est à cette époque, où ma vie se déroulait mélodramatiquement à la charnière de l’intrigue et du mensonge, que je découvris les écrivains russes. » Dostoïevski, Tchekhov, Gorki et les pleurs de son bébé occupent alors ses nuits. Peu après, son négoce sentant le roussi, elle s’empresse de filer en direction du Sud profond où vit sa grand-mère. Là, « des mois entiers s’écoulaient durant lesquels je n’apercevais qu’à peine les malheureux petiblancs (des métayers) affamés qui menaient des vies plus tristes et plus difficiles que celles des Noirs de ma connaissance ». Le caractère bien trempé de Maya fait merveille au grand bazar du coin: elle y bouscule la patronne blanche avec une arrogance « remontant des fonds de l’esclavage jamais vengé ». Résultat: sa grand-mère la renvoie chez sa mère pour lui éviter une mauvaise rencontre avec les lyncheurs du Ku Klux Klan. Maya tente alors de s’engager dans l’armée, où elle est recalée pour avoir mentionné dans son CV les cours suivis avec un professeur de danse soupçonné de sympathies communistes. A nouveau serveuse, elle prétend être danseuse chevronnée pour décrocher une place plus conforme à ses aspirations. La voilà lancée dans le show-biz, d’où elle sera exclue dès que son partenaire la quittera pour une autre.

Ces pages, qui pourraient être amères, marient l’intelligence la plus aérienne et l’art d’amuser la galerie. « L’un des plus grands esprits que notre monde ait connu », selon Michelle Obama, « un feu qui éclaire » pour Christiane Taubira, toutes deux convoquées sur le bandeau de couverture. Mon admiration pour le génie d’Angelou et ma complicité avec son humour dévastateur justifieraient que je me réclame d’elle, moi aussi, plus que de Duras ou de de Beauvoir. Mais le puis-je? A l’heure où certains veulent forcer l’art à se coucher sur le lit de Procuste de l' »étrécissement » identitaire, c’est le genre de question qu’inévitablement on se pose.

Rassemblez-vous en mon nom, par Maya Angelou, éd. Notabilia, 2020, 267 p.

Le post-scriptum de Caroline Lamarche: Maya Angelou,

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