Thomas Friedman envisage deux scénarios pour Trump, celui du recentrage et celui et où il ne se corrigerait pas. Le retour de bâton serait alors sévère. © JOSHUA ROBERTS/REUTERS

« La colère des victimes du ‘politiquement correct’ a porté Trump à la Maison-Blanche »

Le Vif

Lauréat à trois reprises du prix Pulitzer, l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman décode l’avènement de Donald Trump et recommande de ne pas l’attaquer de front. Son dernier livre, Merci d’être en retard, survivre dans le monde de demain, est une invitation à prendre son temps face à l’emballement du monde.

Faut-il établir un lien entre la mondialisation, la révolution numérique et l’élection de Donald Trump ?

Je peux l’expliquer, en effet. Dans ma génération, être un Blanc né en Amérique valait garantie de réussite. Les emplois abondaient et les salaires augmentaient sans cesse : un véritable ascenseur pour les classes moyennes. En même temps, l’informatisation ouvrait grand la porte à des postes qualifiés, directement reliés aux formations dispensées par les universités : la technologie nourrissait la promotion sociale. Résultat, tout le monde pouvait s’endetter, profiter de sa carte de crédit, acquérir un ou des logements, envisager l’avenir en termes de croissance continue. Toute la classe laborieuse a bénéficié de ce système, en particulier les ouvriers qualifiés et les techniciens, si bien que toute la société était installée dans la confiance dans le progrès et la prospérité. Dans un deuxième temps, dès que les premiers signes de ralentissement sont apparus, avec le recul de l’activité et la fermeture des usines face à la concurrence mondiale, le système a développé ses propres cache-misère en offrant, par exemple, de nouveaux emplois aux femmes et des nouvelles formes de crédit pour compenser les pertes de revenus. Puis, dans une troisième phase, on a récolté ce qu’on avait semé sur le plan financier, alors même que s’accomplissait en silence la révolution numérique. C’est là qu’intervient une année cruciale – 2007 – durant laquelle on voit se développer tour à tour l’iPhone, Facebook, Twitter, YouTube, Kindle, Android et bien d’autres innovations encore… C’est un incroyable gap technologique, jamais vu auparavant. Soudain, on a découvert que n’importe quel travail exigeait une charge technologique accrue, une connaissance numérique et des investissements nouveaux.

Ce ne sont pas les seuls changements…

Thomas Friedman.
Thomas Friedman.© DAVID LEVENSON/GETTY IMAGES

Absolument, la même année, la Chine rejoint l’Organisation mondiale du commerce, ce qui lui ouvre les marchés de toute la planète. Les entreprises chinoises sont donc en position de dévorer les emplois de qualification moyenne, après avoir avalé les secteurs non qualifiés. En peu de temps, nous avions créé sans nous en rendre compte un monde dans lequel les emplois de base étaient détruits et la possibilité d’espérer un jour un travail de niveau supérieur était effacée. Le malaise des classes moyennes, prises entre deux mâchoires broyeuses, s’explique par ce rétrécissement de leur horizon social, par le haut et par le bas. De surcroît, empêtrées dans des crédits immobiliers ou à la consommation, ces catégories se sont retrouvées condamnées à l’immobilité.

Le choc de 2007 est donc directement à l’origine du trumpisme ? Sauf que l’Amérique a élu entre-temps Obama…

Colère, ressentiment, frustration, pessimisme, tout cela s’est additionné pour engendrer un dernier espoir, celui d’un vrai changement incarné par Barack Obama. Celui-ci ne pouvait que décevoir une telle attente, facteur auquel il a ajouté ses propres erreurs en emmenant l’Amérique sur d’autres chemins. Après quoi, l’élection de Trump s’est caractérisée par la volonté de reprendre le contrôle de la destinée du pays. Ce n’est pas forcément spécifique aux Américains : selon moi, le Brexit, Trump et Le Pen participent du même phénomène.

Peut-on aussi dire que de nombreux Américains qui soutiennent Trump ont cherché à exprimer leur rejet d’un monde qui, comme vous l’avez montré, devient chaque jour plus plat ?

Du point de vue de Dieu, le processus global paraît tirer de la pauvreté des centaines de millions de gens de par le monde, avec une rapidité inégalée dans l’histoire. Pensez aux Chinois, aux Indiens, qui cessent de souffrir de la faim… Mais, dans le même temps, ce mouvement général a  » aplati  » les salaires de millions de gens en Grande-Bretagne, en France ou aux Etats-Unis.

Ce qui me préoccupe, c’est cette tentation de renverser la table, de rompre les équilibres existants et de tout faire exploser »

Pourquoi ne s’est-on rendu compte de rien ?

Question redoutable. Il y a eu un processus de création de très hauts salaires et d’emplois très qualifiés. Les personnes qui se situaient tout à fait au sommet de la pyramide sociale étaient ravies. Rien ne les incitait à se préoccuper des étages inférieurs et à mesurer ce qui se passait au-dessous d’elles. A l’inverse, l’ascension de Trump, par exemple, ne choquait pas car elle était consécutive à des changements qui se sont produits très rapidement ; la plupart des gens ont été pris de court. Trump se disait, je m’en souviens très bien, très heureux de son sort ! Pris collectivement, les gens ne lui en voulaient pas du tout de s’enrichir.

Y a-t-il eu aussi un facteur culturel ?

Absolument, et il a été également décisif – peut-être plus décisif encore que le facteur économique. J’ai été témoin d’une scène qui montre la tyrannie du  » politiquement correct « . C’était il y a deux ans, à l’université de Yale. On fêtait Halloween. Face aux déguisements bariolés et aux masques imaginatifs des étudiants, le doyen a prononcé une mise en garde très étonnante :  » Veillez à ce que vos déguisements ne heurtent personne, ni les Latinos, ni les Afro-Américains, ni les femmes, ni les homosexuels…  » C’était un sommet de  » politiquement correct  » ! Cette anecdote est très révélatrice et nous permet, à mon avis, de comprendre le rejet qui s’est ensuite produit dans toute l’Amérique contre cette doxa.

C’est-à-dire ?

Le  » politiquement correct  » a concentré sur la durée une telle animosité, une telle exaspération populaire, qu’une grande part de l’adhésion au trumpisme peut être vue comme le désir de se débarrasser de ces injonctions paralysantes et de ces interdits débiles. Tout au long de ma carrière, j’ai eu à interviewer des personnes qui se sentaient humiliées et qui souhaitaient réagir à leur sentiment d’humiliation. Eh bien, justement : les victimes du  » politiquement correct  » se sont également vécues comme des Américains humiliés. Leur grande colère a fini par porter Trump à la Maison-Blanche.

Vous sentez-vous partie prenante de cette élite qui a été violemment rejetée ?

Excellente question ! Je ne me suis jamais vu moi-même comme un parangon du political correctness ! Et puis, la gauche ne m’aime pas beaucoup… Pas plus que la droite, en vérité. En ce qui concerne mon histoire de la globalisation, il y a ce qu’on me prête, il y a les thèses qu’on m’attribue, et puis il y a ce que j’ai réellement écrit.

Mais encore ?

J’ai défendu la thèse selon laquelle la mondialisation a sa face solaire mais aussi sa face sombre. Si vous voulez, j’ai essayé de penser, dans la mondialisation, la conjonction de tendances profondément démocratiques et de tendances intensément autoritaires ; et un chapitre entier de mon livre est consacré au backlash de la mondialisation, au retournement du processus. Ce n’est pas, encore une fois, parce que, comme journaliste et comme essayiste, vous décrivez des phénomènes, que vous vous en faites forcément l’avocat ! L’analyse n’est jamais un plaidoyer.

Comment envisager le divorce entre les connectés (Web people) et les emmurés (wall people), entre ceux qui veulent toujours plus de mondialisation et ceux qui réclament des frontières ?

Ce qui m’inquiète, c’est cette lame de fond que j’observe dans le trumpisme ou dans le choix du Brexit et que je résumerais par le slogan :  » Fuck it, don’t fix it !  » ( » Envoyez foutre, n’essayez pas d’arranger les choses « ). Ce qui me préoccupe, c’est cette tentation de renverser violemment la table, de rompre les équilibres existants et de tout faire exploser. Fini la réforme, bonjour la révolution… Mais, à chaque fois, vous le savez bien, on se paie en fait de mots et on ne cherche plus à réparer quoi que ce soit, ni à mener des réformes patientes et tranquilles, qui requièrent du temps. On est entraîné dans un vertige simplificateur… Comme si la vie se mettait à imiter Twitter. Trump est l’homme par excellence de cette imitation géante. Je pense que, sur la durée, ce sont les connectés qui l’emporteront, car la déconnexion dans un monde connecté ne rime à rien.

Comment pensez-vous que peut évoluer politiquement, à moyen terme, le système Trump ? Va-t-on vers une désillusion de masse ?

Attention, ce type-là n’a pas de colonne vertébrale idéologique : c’est ce que je rappelle volontiers à la gauche américaine… Si cela peut lui être utile, il peut reconsidérer ses positions, sans aucun tabou – rien ne l’arrêtera. Ce serait le scénario 1 : celui du recentrage. Le scénario 2, c’est celui où Trump ne se corrigerait pas. Là, le retour de bâton serait sévère ! En tant qu’éditorialiste, je dois admettre que certaines choses sont vraies, bien que Trump les pense. C’est ainsi. C’est vrai que nous avons un problème commercial avec la Chine. Et il n’est pas moins exact que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Et puis, l’islam est bien confronté au défi du pluralisme, pourquoi le nier ? Un éditorialiste qui ignorerait ces réalités sous prétexte que Trump pourrait les exploiter aurait tout faux. J’ai moi-même commis une erreur d’appréciation juste après l’élection de Barack Obama, en 2008 : j’ai écrit que la guerre de Sécession était enfin terminée. Je le regrette, c’était inapproprié. Cela me rend aujourd’hui très prudent à l’égard de Trump : il ne faut pas lui rendre service en l’attaquant de front, car il se nourrit de la virulence de ses adversaires. L' » hitlériser « , par exemple, c’est débile, il faut garder la tête froide ! Sachons rester humbles et ne pas nous croire plus malins que l’histoire.

Merci d’être en retard, survivre dans le monde de demain, par Thomas Freidman, éd. Saint-Simon, 350 p.

Propos recueillis par Alexis Lacroix et Christian Makarian.

Bio Express

1953 : Naissance le 20 juillet à Saint Louis Park, ville du Minnesota, aux Etats-Unis.

1981 : Reporter au New York Times.

1983, 1988 et 2002 : Lauréat du prix Pulitzer section journalisme pour ses reportages sur le massacre de Sabra et Chatila pendant la guerre civile libanaise (1983), pour sa couverture de la première Intifada palestinienne (1988) et pour une série d’analyses de l’impact de la menace terroriste au niveau mondial (2002).

2004 : Publie La terre est plate : une brève histoire du XXe siècle (éd. Saint-Simon).

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