Opinion

Carte blanche

Jaurès face à la guerre : l’histoire récemment revisitée d’un combat éternellement inachevé (carte blanche)

La pensée de Jean Jaurès a été pas mal convoquée, ces derniers temps, notamment dans les discours de certains candidats à la présidentielle en France, concernant la guerre en Ukraine. Une utilisation indue, selon l’essayiste Carlos Crespo.

Jean Jaurès fut un des personnages historiques les plus marquant du XXème siècle. Tribun enthousiasmant et intellectuel érudit, le socialiste français laissa notamment à la postérité son admirable et conséquent combat anti-guerre qui, il y a plus d’un siècle, lui coûta finalement la vie. Il est encore aujourd’hui une figure inspirante pour les pacifistes et les progressistes de notre temps.

Dans un livre paru en 2018, et dont le titre « En finir avec DAESH » évoque clairement tant le thème que le propos, je m’étais humblement basé sur la foisonnante pensée de Jaurès pour introduire chacun des chapitres de l’ouvrage. Assassiné en 1914 pour ses idées, ses réflexions restent d’une troublante actualité.

Récemment, il a d’ailleurs été convoqué dans la campagne électorale pour l’élection présidentielle française. Yannick Jadot, candidat des Verts s’est exprimé sous l’ombre tutélaire de Jaurès pour attaquer le candidat de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Fustigeant, dans un média, les positionnements de ce dernier sur la guerre en Ukraine et ses références au leader historique de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, Jadot s’est fendu d’une saillie fort virulente : « Tous ses grands discours sur la paix en citant le grand Jaurès masquent ses complaisances et sa capitulation face à la dictature de Vladimir Poutine.« .

Certes, les prises de positions actuelles ou récentes de Mélenchon par rapport au régime de Poutine peuvent faire l’objet de critiques légitimes dans le cadre du débat public. Toutefois, il n’en demeure pas moins critiquable de faire endosser à Jaurès une analyse sur le conflit en cours qui semble, pour peu qu’on y réfléchisse sérieusement, peu cohérent avec ses discours et ses écrits.

En effet, Jadot s’est également lancé dans une grande diatribe sur ce qu’aurait pu être la réaction de Jaurès s’il avait été témoin des récents événements sur le territoire ukrainien : « Jean Jaurès doit hurler dans sa tombe ! Être associé à quelqu’un qui a toujours considéré que l’Ukraine devait disparaître au profit de la Russie. Vous imaginez Jean Jaurès défendre les bombardements des populations civiles en Syrie ? Vous imaginez Jean Jaurès défendre l’assassinat des opposants politiques en Russie ? Vous imaginez Jean Jaurès défendre des crimes de guerre ? ». Evidemment, il serait inimaginable de répondre par l’affirmative aux trois questions rhétoriques posées.

Outre ses idéaux pacifistes, il convient de rappeler que Jaurès défendait inlassablement des convictions démocratiques fortes. Il avait compris qu’il était, à la fois, possible de dénoncer des régimes impérialistes voire dictatoriaux et de s’opposer à l’éclatement de conflits entre puissances militaires prises dans l’engrenage des alliances étatiques et des volontés bellicistes de leurs dirigeants.

De prime abord, on pourrait se dire qu’il n’est guère aisé de savoir, s’il n’était point tombé sous les balles du tueur nationaliste Raoul Vilain le 31 juillet 1914, qu’elle aurait été la réaction de Jaurès, quatre jours plus tard, à la suite de la déclaration de guerre de l’Allemagne à France. Cependant, la lecture attentive des écrits des trois derniers jours de la vie de Jaurès offre des enseignements très intéressants. Dans son journal, « L’Humanité », à la date du 29 juillet, juste après la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie qu’il considérait comme injustifiable, il appelait les dirigeants européens (et notamment la Russie) à faire preuve de sang-froid et à ne pas élargir le conflit. Le 30 juillet, alors qu’on annonçait déjà dans ledit journal le bombardement de Belgrade par les austro-hongrois, Jaurès formulait, sur la même page, l’espérance de ne pas voir la guerre s’étendre. Dans « L’Humanité » du 31 juillet un article où on évoque la prise de Belgrade (ce qui s’est avéré être une information erronée) et la destruction de sa citadelle, est intitulé « La paix reste possible ». Dans son dernier édito, Jaurès restait sur la même ligne. Alors que Belgrade était bombardée, il écrivait, encore optimiste, notamment ceci : « À en juger par tous les éléments connus, il ne semble pas que la situation internationale soit désespérée » et « Le plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. »

Sans prétendre faire parler Jaurès à mon tour, je peux faire l’hypothèse que s’il avait été contemporain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il aurait vraisemblablement oeuvré de toutes ses forces à promouvoir la « désescalade », pour reprendre l’expression actuellement fort répandue bien qu’inusitée de son vivant. Si l’héroïque résistance du petit poucet ukrainien face à l’ogre russe peut susciter de la réelle sympathie, ce serait une inconscience criminelle de se laisser entrainer demain dans l’engrenage de la guerre totale voire de la guerre mondiale.

Poursuivre avec humilité le combat éternellement inachevé de Jaurès contre la guerre est un immense honneur pour les progressistes de 2022. Mais ceux-ci ne peuvent jamais oublier qu’il s’articulait de manière éminemment cohérente avec un engagement conséquent en faveur de la démocratie. Ni l’attachement à un monde multipolaire ni même la nostalgie de l’expérience du « socialisme réel » dans les pays de l’Est ne peuvent justifier la moindre complaisance à gauche envers le régime de Vladimir Poutine. Les violations passées du droit international ou de souverainetés nationales par l’OTAN ou certains de ses états membres, bien que condamnables, ne constituent aucunement un prétexte valable pour relativiser l’ignoble agression en cours de l’Ukraine par la Russie.

Même avant l’offensive militaire récente, les orientations politiques du Kremlin étaient déjà fort peu compatibles avec tout courant de pensée se réclamant du progressisme. Les paroles, les actes et lois de Poutine sont bien souvent illustratives de sa vision de société autocratique, homophobe, militariste, misogyne, ou nationaliste. Répondre à la question essentielle « De quoi Poutine est-il le nom ? » nécessiterait un bien plus large développement. Néanmoins, il est clair que son modèle parfois qualifié d’illibéral, qui suscite des émules jusque dans les gouvernements (et pas précisément les plus à gauche) de certains pays de l’OTAN, n’a absolument rien à voir avec l’idéal jauressien de « République jusqu’au bout avec le maximum de démocratie ».

Carlos Crespo, essayiste

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