Trente à quarante mille soldats ukrainiens sont déployés sur le front du Donbass. Ils sont expérimentés mais ont besoin de chars supplémentaires. © getty images

Guerre en Ukraine: comment l’armée russe se réorganise dans le Donbass (analyse et infographie)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

L’armée russe se réorganise pour lancer une grande offensive contre la crème des troupes ukrainiennes. La chute de Marioupol devrait faciliter leur prise en tenailles. Cette nouvelle phase de la guerre pourrait être longue et meurtrière.

Après l’allègement du dispositif militaire russe autour de Kiev, tous les regards se portent sur la région du Donbass, vers laquelle l’état-major de l’armée de Moscou a annoncé, dès le 25 mars, concentrer son effort de guerre. Le lancement de la grande offensive est suspendu à la réorganisation des troupes, voire à la chute de Marioupol. Les bataillons ukrainiens résistaient encore en milieu de semaine dans la ville portuaire sur la mer d’ Azov. Mais privés d’apport en munitions, armes et denrées alimentaires, l’issue semblait inéluctable: la reddition ou la mort. La levée du siège de Marioupol risque donc de mettre au jour des préjudices de guerre encore plus sinistres que ceux observés dans le nord de Kiev, à Boutcha et à Borodyanka.

Les nouvelles troupes russes qui arrivent sur le front du Donbass sont déjà épuisées par les combats qui se sont déroulés à Soumy.

La fin des combats dans la municipalité du sud de la région de Donetsk devrait permettre aux troupes qui y étaient déployées de remonter vers le nord, en direction du front du Donbass, dans une prise en tenailles particulièrement menaçante pour l’armée ukrainienne, sous pression également sur son flan septentrional. Dans cette configuration, la question se poserait de la capacité de celle-ci à faire face à un tel déploiement de forces. « Les troupes russes qui étaient dans la région de Kiev ne redescendent pas directement vers le Donbass. Elles sont recasernées au Bélarus, détaille Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal supérieur de défense. Les troupes nouvelles qui arrivent dans la région face aux Ukrainiens sont issues de la 1ère armée blindée de la Garde, qui était dans la région de Soumy. Mais elles sont déjà épuisées par les combats qui s’y sont déroulés. » Elles viendraient donc s’ajouter aux forces séparatistes actives dans les républiques de Louhansk et de Donetsk, et potentiellement, aux bataillons de l’armée russe délivrés de la bataille de Marioupol.

Le bombardement, le 8 avril, de la gare de Kramatorsk, attribué à l'armée russe, a causé la mort de 57 personnes qui avaient répondu à l'appel au départ des autorités.
Le bombardement, le 8 avril, de la gare de Kramatorsk, attribué à l’armée russe, a causé la mort de 57 personnes qui avaient répondu à l’appel au départ des autorités.© getty images

Couper les lignes de ravitaillement

« De l’autre côté, on a l’armée ukrainienne dont on connaît mal le dispositif parce que les Ukrainiens communiquent très peu sur celui-ci, complète Nicolas Gosset. Depuis 2015, entre trente mille et quarante mille soldats font face aux forces séparatistes de Donetsk et de Louhansk. Ils figurent parmi des meilleures forces de l’armée ukrainienne, formées par les Américains et les Britanniques au cours des dernières années. Ils sont aguerris et relativement bien équipés. Mais on a une difficulté d’appréciation sur la solidité de leurs lignes logistiques. »

Les bombardements observés ces derniers jours à Dnipro, contre un aérodrome et un dépôt de munitions, et dans la région de Poltava, contre l’aéroport de Mirgorod, participent de la stratégie russe d’essayer de couper les lignes d’approvisionnement des troupes ukrainiennes de l’est. Ranger dans ce même cadre le carnage (57 morts) provoqué par l’attaque qui a frappé les voyageurs de la gare de Kramatorsk fuyant la zone le 8 avril est sans doute hâtif, même s’il ne faut pas l’exclure. Ce pilonnage ciblé démontre en tout cas que les Ukrainiens disposent encore d’une fenêtre d’opportunité, mais qu’elle se réduit, pour ravitailler leurs effectifs sur le front du Donbass en armement ou pour leur apporter des renforts. Un scénario rendu possible par le départ de l’armée russe du nord de Kiev mais néanmoins limité. « Les Ukrainiens ne peuvent pas se permettre de dégarnir complètement la défense de Kiev parce que s’il y a un repli des Russes, on ne peut pas encore le qualifier de retrait. Ils sont toujours au Bélarus. Et on peut très bien imaginer qu’ils réactivent le mouvement de leurs troupes dans le nord pour réaccentuer le besoin de monopoliser des troupes ukrainiennes dans cette zone », décrypte le chercheur de l’Institut royal supérieur de défense.

Un quart des bataillons hors service

Il est bien malaisé de pronostiquer l’issue de la nouvelle bataille du Donbass. « A moins d’une sévère et sérieuse réorganisation de leur tactique, la partie va être difficile pour les Russes parce qu’on a vu à quel point leur armée était en difficulté dans la partie nord. Elle a perdu beaucoup de ses groupements tactiques bataillonnaires (GTB), chacun comprenant de six cents à mille hommes selon les armées. On considère que cent-vingt opéraient en Ukraine au début de la guerre. Un quart a été temporairement mis hors d’état de fonctionner, ce qui veut dire qu’ils ne peuvent pas en mobiliser plus de nonante. Or, certains sont toujours mobilisés sur les fronts du nord et du sud de l’Ukraine. Cela complique singulièrement leur tâche », explique Nicolas Gosset.

Les Ukrainiens ne peuvent pas se permettre de dégarnir complètement la défense de Kiev parce que s’il y a un repli des Russes, on ne peut pas encore le qualifier de retrait.

Les Ukrainiens ont pour eux la connaissance du terrain, l’expérience de plusieurs années de conflits, des lignes de front parallèles fortifiées, la profondeur stratégique tant que les lignes d’approvisionnement ne sont pas coupées. En revanche, le matériel utile pour cette « guerre de tranchées » risque de leur manquer. Cela explique sans doute l’empressement du président Volodymyr Zelensky à solliciter un effort supplémentaire des pays européens en matière d’armement. Nicolas Gosset pointe les besoins en véhicules de ravitaillement, en camions et surtout en chars qui, au vu de la configuration géographique de la région, vont jouer un rôle important, comme lors de la Seconde Guerre mondiale, sur ce même théâtre, entre nazis et soviétiques.

Armes offensives?

La République tchèque a déjà répondu à cette requête en fournissant des chars, considérés pourtant comme des armes offensives, un rehaussement du soutien militaire que se refusent à franchir d’autres Etats. Pour Nicolas Gosset, la distinction entre armes défensives et offensives est de toute façon artificielle et un peu dépassée. Les arsenaux d’Europe centrale et orientale disposant encore de nombreux chars soviétiques, leur acheminement vers l’Ukraine pourrait s’accélérer. « En toute hypothèse, on est parti pour une séquence beaucoup plus longue que ce que nous avons connu jusqu’à présent », estime le chercheur.

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