Xteriors V, Désirée Dolron, 173 × 125 cm, 2001-2015. © DÉSIRÉE DOLRON - PHOTOMONTAGE ET PHOTO : DEBBY TERMONIA

Guillaume Musso: Doux conquérant

Une personnalité dévoile ses oeuvres d’art préférées. Celles qui, à ses yeux, n’ont pas de prix. Pourtant, elles en ont un. Elles révèlent aussi des pans inédits de son parcours, de son caractère et de son intimité. Cette semaine : l’écrivain Guillaume Musso.

Physiquement, on le verrait plus sur un terrain de hockey ou sur le banc des parents lors d’un match de foot à l’école que sur la terrasse du dernier étage de Calmann-Lévy, sa nouvelle maison d’édition. Avant, et pendant longtemps, il était chez XO éditions, de l’autre côté du boulevard ; un transfert qui, depuis l’automne dernier, a pas mal agité le Landerneau littéraire. Les raisons ? Un besoin de  » changement « ,  » d’évolution « ,  » une envie de rejoindre sa première éditrice « . Bref, comme dans un divorce avec un montant à plusieurs zéros à la clé, personne n’a vraiment envie de s’étendre sur le sujet. Il faut reconnaître qu’avec ses 32 millions d’exemplaires vendus depuis le début de sa carrière, Guillaume Musso est un poids lourd des lettres françaises. En tête de gondole des meilleurs libraires, des supermarchés, des aéroports et des lieux les plus populaires, Musso peut être fier de réussir à faire lire à peu près tout le monde. Pour l’heure, il vient de sortir son petit dernier, La Jeune Fille et la nuit, un démarrage en flèche, assure l’attachée de presse, déjà  » 100 000 exemplaires en cinq jours seulement. Même nous, on a du mal à y croire.  »

Content d’être à l’heure, il embrasse l’attachée de presse comme on salue une amie. Il prend attentivement de ses nouvelles avant de demander des vôtres même si nous le rencontrons pour la première fois. Sous sa sympathie non feinte pointe un peu de timidité, une réserve naturelle face à tout ce qui fait partie du système : les chiffres, les interviews, la promo ou les photos pour les magazines. Jeans, baskets, tee-shirt et sac en bandoulière : on hésite un peu entre le vieil étudiant ou le prof qui n’aurait jamais quitté la cour de récré. Prof, il l’était d’ailleurs, avant de devenir écrivain à plein temps ; conséquence du succès phénoménal de son second livre, Et après, paru en 2004.

Best-seller. Comme à peu près tous ses livres. Musso n’est pourtant pas du genre à squatter les plateaux télé pour étaler sa vie privée, encore moins à se répandre sur les affres de sa création. Non : Musso est un homme simple et gentil, qui attaque ses livres à 9 heures du matin au bureau et qui rentre chez lui à 19 heures. Un homme modeste qui se raidit comme un boxeur prêt à prendre un coup quand on lui pose une question, et qui recule dès que celle-ci lui semble trop intime.

Créer n’est pas détruire

Pour sa première oeuvre d’art, l’écrivain a choisi Le Grand Concert, de Nicolas de Staël, un peintre au destin tragique qui a mis fin à ses jours à 41 ans, en se jetant de la terrasse de l’immeuble où il s’était installé, à Antibes. Cette oeuvre, Guillaume Musso l’a choisie pour de multiples raisons. La première, c’est qu’elle l’accompagne depuis ses plus jeunes années. Antibois, il passait tous les matins sur les remparts, en mobylette, pour se rendre au lycée, juste sous les fenêtres de la dernière demeure du peintre sur laquelle un écriteau rappelle le drame.  » Quand on est ado, forcément, ça vous marque un peu…  » Antibes, c’est là aussi que Musso vient de planter le décor de La Jeune Fille et la nuit, sans doute son livre le plus personnel sans pour autant relever de l’autobiographie, un style dont il s’est toujours farouchement défendu. Même si le héros est un auteur à succès et que l’histoire se déroule dans sa ville natale, le pitch est plutôt celui d’un thriller dans lequel une vieille histoire de disparition de la reine du lycée ressurgit vingt-cinq ans plus tard lors de la réunion des anciens de l’école. Une histoire à la Twin Peaks que l’auteur à succès se devait de donner à sa ville et que ses habitants lui réclamaient depuis des années.

Sur le tableau et sur les dernières oeuvres de de Staël en général, l’écrivain confie aimer le mystère qui les entoure, un petit côté inachevé et une vision d’Antibes à mille lieues de l’image qu’on s’en fait sur les cartes postales.  » C’est une esthétique qui me plaît mais, plus particulièrement dans ce tableau, c’est aussi une tension dramatique terrible. Ici, on sent que quelque chose cloche sans qu’on arrive à se l’expliquer.  » L’idée de traiter du thème de l’artiste maudit lui avait toujours un peu trotté dans la tête. Il l’a abordée d’ailleurs dans un de ces précédents ouvrages, Un appartement à Paris.  » Pourquoi faut-il détruire pour créer ? La création peut-elle s’émanciper d’une destruction préalable ? Si, en économie, cette théorie est validée depuis longtemps, en art, c’est une question qui pour moi reste en suspens « , explique-t-il. La destruction créatrice, une théorie de l’économiste Joseph Schumpeter que Musso enseignait jadis à ses étudiants, postule que, simultanément à la disparition de secteurs économiques, émergent de nouveaux circuits de production. Ainsi, les chemins de fer ont tué le marché de la diligence, résume un Guillaume Musso très didactique. Et retombant sur son tableau :  » En art, pourquoi faut-il nécessairement se détruire ou détruire les autres pour créer de grandes choses ?  » Il cite alors les grands génies de la peinture, comme de Staël, qui se foutaient en l’air, ou comme Picasso, qui bousillaient leur entourage.

Lui semble aussi sain qu’un bol d’air en montagne :  » La destruction, forcément, ça m’a toujours fait un peu peur, mais je sais que je ne suis pas concerné ; déjà, parce que je ne suis pas un génie. Et puis, surtout, parce que j’ai fait autre chose avant d’écrire.  » Sans compter sa famille, sa femme et ses deux enfants, autant de garde-fous qui vous ancrent un homme. Pourtant, même si c’était un accident, c’est en frôlant la mort que Guillaume Musso a embrassé le succès, avec Et après où, forcément, il a puisé dans son expérience personnelle. Une envie d’exploiter ce qu’il venait de vivre et une prise de conscience de l’urgence de réaliser sa vie avant qu’elle ne le quitte vraiment.

Très à l’aise avec les critiques et les envieux qui jalousent son palmarès et les recettes stratosphériques de ses livres, Musso explique que le succès n’est finalement que la conjonction de trois choses : le travail, la chance et la singularité.  » Ce que d’autres appellent le « talent » mais que je considère avant tout comme un style qui nous est propre. Quant à la chance, je suis clairement tombé au bon moment.  » Avec un mélange de thriller et de polar où l’amour et la psychologie s’entremêlent. Quand on lui demande s’il est devenu l’écrivain qu’il rêvait d’être, il esquive un peu et finit par conclure que ses livres sont à l’image du patchwork de son propre bagage littéraire : un écrivain mais un lecteur d’abord dont les passions oscilleront toujours entre Stephen King et les grands classiques.  » Je ne suis pas snob mais je suis curieux, j’aime autant l’entertainment pur, les page turner que les essais, l’autofiction et les polars. Pour moi, aucun style ne dépasse les autres et je reste gourmand de tout.  »

Morte ou amoureuse transie

Pour son second choix, il a choisi Xterior V, photo de l’artiste hollandaise Désirée Dolron, découverte en surfant sur les réseaux sociaux. Un coup de foudre immédiat et une photographe qu’il suit depuis, comme tous les artistes dont il admire le talent. Musées, galeries, expos, Musso arpente ces lieux de culture, seul ou avec sa famille. D’ailleurs, il possède des centaines de photos de tableaux sur son Iphone, souvenirs de toutes les oeuvres qui lui plaisent, souvent contemporaines, parfois modernes. Il n’hésite pas à nous les dérouler en les agrémentant d’anecdotes sur tel ou tel artiste, comme JonOne, ce grapheur américain qui a commencé par taguer le métro que prenait tous les matins la fille dont il était amoureux. L’histoire est vraie mais concédons qu’elle aurait pu tout aussi bien sortir d’un Musso.

L’écrivain poursuit sur les derniers artistes qu’il a découverts, comme Jacques Truphémus, un figuratif lyonnais qui vient de s’éteindre, à 93 ans. A l’image de ses livres, on trouve un peu tous les styles dans cette galerie de photos. Mais Xterior V reste assurément une oeuvre à part : lorsqu’il l’a vue pour la première fois, c’est à un tableau hollandais qu’il a d’abord pensé.  » Sur le fond, elle me fascine littéralement, je pourrais écrire un roman rien qu’en la regardant.  » Une esthétique de noir et de blanc, de lumière et d’obscurité et la présence d’une femme dont on ne sait pas si elle vient de mourir ou si, plus prosaïquement, elle attend un homme qui ne viendra pas.  » Suivant les jours, je me dis qu’il est mort ou qu’il en aime une autre. C’est ça la force de cette photo, on peut s’imaginer tellement de choses.  »

Ensembles et parallèles

Pour sa dernière oeuvre, Guillaume Musso a choisi Invader, un artiste contemporain dont personne ne connaît la véritable identité.  » Un peu comme Banksy « , approuve-t-il en hochant la tête.  » Ce qui est incroyable, c’est qu’il utilise la mosaïque comme si c’était des pixels. A sa façon, il croise la tradition antique et la pop culture des jeux vidéo. Il en a posé des millions dans le monde !  » Il raconte alors qu’Invader est le seul artiste qui puisse se vanter d’être à la fois dans l’espace (en partenariat avec l’Agence spatiale européenne, le street artist a pu envoyer l’une des ses créations dans la station spatiale internationale) et sous les mers (un plongeur est allé coller ses mosaïques dans la baie de Cancun au Mexique), sans compter qu’il fédère à la fois les jeunes, les adultes et les enfants.

On sent que ça lui plaît, à notre écrivain, ce petit côté  » rassembleur  » et  » anonyme  » de l’artiste.  » Ce doit être très grisant et très frustrant aussi d’entendre toutes ces choses qu’on peut dire de soi et de son travail.  » Depuis le temps, Musso confie pourtant avoir appris à faire la part des choses entre les critiques ou l’envie que ses livres peut susciter ; c’est même une des premières choses qu’on apprend en devenant prof :  » Ne jamais dire à un élève  » tu es nul » mais « ta copie n’est pas bonne », sourit-il. Si j’adore quand les gens me disent qu’ils aiment mes livres, aujourd’hui, le contraire ne me détruit pas non plus.  »

Interrogé sur la raison d’être de l’art, l’écrivain réplique que s’il nous permet de nous échapper de la réalité, il permet tout autant d’y revenir.  » Un peu comme une plongée dans un monde parallèle pour mieux rejoindre la réalité ensuite. « . En tout cas, il l’affirme, ce sont les allers et retours entre ces mondes qui l’intéressent le plus. Et de conclure que, finalement, la réalité, c’est comme l’imagination : à force de ne vivre que dans l’une ou dans l’autre, on en devient complètement fou.

Désirée Dolron (1963)

L’une des artistes les plus prisées de la scène contemporaine, célébrée pour ses portraits comme pour ses travaux sur les rites et croyances religieuses. C’est sa série Xteriors qui lui apporte la gloire. Mêlant l’art  » un peu raide  » du xviie siècle hollandais à l’atmosphère du sfumato italien, ses oeuvres restent un exemple du genre.

Sur le marché de l’art. Une photo de sa série Xteriors a été adjugée à plus de 48 000 euros l’an dernier. En 2018, une autre n’a pas trouvé preneur à 34 000 euros. D’autres séries sont nettement plus accessibles mais moins originales : à partir de 1 500 euros.

Le Grand Concert, Nicolas de Staël, 350 × 600 cm, 1955.
Le Grand Concert, Nicolas de Staël, 350 × 600 cm, 1955.© DR

Nicolas de Staël (1914 – 1955)

Elevé en Belgique par des tuteurs bienveillants après la mort de ses parents, le  » Russe blanc  » s’exile à Paris peu avant la Seconde Guerre mondiale. Il y vit dans une extrême pauvreté avant de connaître la gloire dès les années 1950. Peintre prolifique (1 000 oeuvres), il refuse toute sa vie l’opposition abstraction/figuration. Créant tantôt dans l’une tantôt dans l’autre, il choisit de les faire dialoguer pour mieux renouer avec  » l’unité perdue  » de la peinture. Après une déception sentimentale – sa maîtresse refuse de quitter son mari pour lui – il se jette de la terrasse de son appartement.

Sur le marché de l’art. Reconnu dès son vivant, Nicolas de Staël voit sa cote connaître un regain d’intérêt en 2014, conséquence, sans doute, du centenaire de sa naissance. En tout état de cause, ses oeuvres tardives (1953-1955) sont les plus prisées (de 1,5 à six millions d’euros) tandis que des oeuvres mineures ou antérieures peuvent s’acquérir pour une ou plusieurs centaines de milliers d’euros. Même si elle reste haute, sa cote a tendance à se tasser ces deux dernières années. Cent euros investis dans le peintre en 2000 en valent 304 aujourd’hui.

Guillaume Musso: Doux conquérant
© INVADER

Invader (1969)

 » Artiste non identifié « , comme il/elle se plaît à se qualifier mais surtout artiste anonyme. Pas de bio donc pour cet homme/cette femme qui lance, en 1998, son grand projet Space invaders, où il est question avant tout de libérer l’art de l’aliénation des musées ou des institutions. Pixelisateur d’images, il colle ses petites mosaïques dans l’espace urbain (avec copie pour les galeries), en peint d’autres ou les décline en estampes.

Sur le marché de l’art. Pour les céramiques, comptez de 4 000 à 80 000 euros. Pour les peintures, de 5 000 (rare) jusqu’à 200 000 euros. Pour les estampes, à partir de 5 000 euros.

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