Opinion

Carte blanche

Est-il possible d’éviter la guerre? (carte blanche)

La guerre, un concept aux multiples facettes. Margareta Hanes, docteure en philosophie politique à la VUB, revient sur ses différentes acceptions, ses conditions, ses principes. Et sur le fait qu’il est sans doute illusoire de vouloir l’éviter, car rares sont les conflits qui ont réellement pu l’être…

Étymologiquement, le mot « guerre » a plusieurs sens. Celle-ci peut prendre la forme d’une confusion, d’une discorde (du vieux-francique werra), d’un duel (du latin bellum) ou d’une polémique (du grec polemos). Ce qui caractérise ces termes, c’est la présence d’un heurt, d’un désordre d’orientation, de raisonnement, d’un dés-accord, d’une inimitié. Il y a une dissension, une disparité des intérêts, des opinions, des désirs. Une sorte de route à double sens. Nous nous croisons, mais l’horizon est différent. En état de guerre, les belligérants se regardent face à face, mais pas dans le sens levinasien d’être responsables de l’autre, mais pour ne pas perdre de vue l’ennemi, le garder sous observation pour lancer une attaque ou préparer la défense.

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Carl von Clausewitz, un théoricien militaire prussien, a déclaré que la volonté humaine joue un rôle important dans la guerre. La volonté de l’autre, de l’ennemi, doit être soumise à la sienne, de préférence par la violence, afin de déstabiliser l’adversaire, de le rendre vulnérable, de le désarmer. C’est-à-dire, pour l’affaiblir.

En ce sens, réduire les ressources de l’ennemi est un premier pas, soit en imposant des sanctions économiques, par exemple, soit en renforçant sa propre capacité militaire. Il est important que la résistance de l’ennemi soit réduite au minimum.

Mais les choses ne sont pas si simples. Clausewitz parlait d’un « brouillard d’incertitude » en matière de guerre. Lév Tolstoï, l’auteur du classique Guerre et Paix, était d’accord. A tout moment, disait l’écrivain russe, une multitude de variables inconnues peut intervenir, des situations imprévisibles qui peuvent changer le cours de la guerre. La communication avec les alliés peut devenir fragmentée, le désalignement et l’incohérence de leurs objectifs favorisant l’ennemi, à mesure que la résistance à l’agression s’effondre. Ou il peut y avoir des inconnues concernant la capacité de combat de sa propre armée et de l’ennemi, qui peuvent être manipulées de diverses manières. L’illusion de son propre pouvoir peut fonctionner dans les deux sens. Elle peut nous sauver ou, au contraire, nous détruire. Selon Clausewitz, « les trois quarts des facteurs qui servent de base à l’action de guerre sont enveloppés dans le brouillard d’une plus ou moins grande incertitude. »

L’agresseur agit sur la base de la non-reconnaissance ou du non-respect d’une loi universelle, supranationale, car les puissances qui ont posé les bases de cette loi ne sont pas reconnues par lui comme des puissances suffisamment fortes pour être prises au sérieux. Ou le prétexte peut être qu’il n’existe pas de loi spécifique interdisant, par exemple, l’expansion territoriale. Aux yeux de l’agresseur, la verticalité juridique, qui stipule des obligations erga omnes pour tous les États, groupes est inexistant.

Le philosophe anglais Thomas Hobbes était d’avis que l’existence de la loi suppose un pouvoir commun, et sans la loi il n’y a pas de justice, ou plutôt des injustices sont possibles car chacun essaie d’agir selon sa propre loi, d’exercer son propre pouvoir. Homo homini lupus est. Chacun est un loup pour l’autre. Parce que l’autre n’est pas digne d’être reconnu dans son identité, il y a une désynchronisation consciente entre nos propres besoins, désirs et ceux de l’autre, et par conséquent il y a danger de désengagement interpersonnel, interétatique.

L’agresseur en temps de guerre n’est pas seulement le gouvernement ou le chef d’un État. Clausewitz pense qu’il y a trois acteurs importants qui sont directement ou indirectement impliqués dans le déroulement d’une guerre: le peuple, par l’accord tacite ou vocal qu’il donne et qui se manifeste par le renforcement des sentiments d’identité nationale, par exemple, puis l’armée avec tout ce que cela implique, et le gouvernement, qui décide des questions politiques. Il nous faut une dynamique à la fois individuelle et collective pour pouvoir dire que nous sommes entrés dans un état de belligérance.

Le pacifisme au sens traditionnel, qui met l’accent sur le rejet de la violence et la conviction que l’appel à des négociations entre les belligérants mettra fin à la guerre, devient de plus en plus un anachronisme. La guerre hybride, c’est-à-dire les hostilités qui recourent à la fois au hard power (forces militaires, moyens économiques sous forme de sanctions, financement de mouvements sécessionnistes, etc.) et au soft power (campagnes de désinformation, propagande, diplomatie, etc.) devient de plus en plus présente sur la scène internationale.

Le hard power pousse à la coercition, à la pression, à la contrainte, tandis que le soft power, terme forgé par le politologue Joseph Nye, à la persuasion et à l’influence par l’attraction. Le concept de paix doit donc être reconsidéré, mais pour cela il faut analyser non seulement la violence armée elle-même mais aussi les fluctuations ou changements économiques, culturels, sociaux, ainsi que les dimensions psychosociales des comportements collectifs. Les propos de Gaston Bouthoul, le promoteur de la polémologie ou sociologie de la guerre, sont malheureusement toujours d’actualité aujourd’hui: « Les historiens s’ingénient à demontrer après chaque guerre qu’elle aurait pu et dû être évitée. Mais tout se passe dans la réalité comme si aucune guerre n’avait jamais pu être évitée. » À réfléchir…

Margareta Hanes, docteure en philosophie politique à la Vrije Universiteit Brussel (VUB)

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