Le président sortant Uhuru Kenyatta et son vieil opposant et candidat à sa succession Raila Odinga sont désormais réunis dans un partenariat qui pose question. © belga image

Elections au Kenya : le chaudron à nouveau sur le feu

François Janne d'Othée
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Au Kenya, les élections présidentielle et législatives du 9 août réveillent la crainte des violences qui avaient entaché le scrutin de 2007. Moins que l’ethnicité, ce sont les inégalités sociales qui alimentent aujourd’hui les tensions.

LE CONTEXTE

Les électeurs kényans sont appelés aux urnes, le 9 août, pour les élections présidentielle et législatives. Les deux principaux candidats à la présidence sont Raila Odinga, 77 ans, le vieil opposant qui se présente pour la quatrième fois, et William Ruto, 55 ans, le vice-président sortant et homme d’affaires. Originalité du scrutin: le président Uhuru Kenyatta, qui a terminé son second mandat, ne soutient pas son vice-président mais son ancien rival Raila Odinga.

Les élections au Kenya sont toujours très disputées et le prochain scrutin présidentiel et parlementaire du 9 août ne dérogera pas à la tradition, d’autant que les réseaux sociaux s’en mêlent, avec leur lot de désinformation incendiaire. En plus des antagonismes ethniques se joue un drame shakespearien: le président sortant, Uhuru Kenyatta, qui a bouclé ses deux mandats, a adoubé pour lui succéder son rival de toujours, le vétéran Raila Odinga (77 ans) et non pas son vice-président, William Ruto (55 ans), qui a pourtant contribué à sa victoire lors des deux élections précédentes.

Un vrai retournement de veste. Or, Kenyatta, d’origine kikuyue, et Ruto, un Kalenjin, s’étaient toujours adossés, surtout depuis les poursuites intentées contre eux par la Cour pénale internationale dans le sillage des violences postélectorales qui, en 2007-2008, ont fait plus de 1 300 morts. Les raisons de ce revirement restent nébuleuses. Uhuru Kenyatta aurait-il mis son adjoint sur la touche pour préserver les vastes intérêts commerciaux de la famille? Une façon d’assurer ses arrières face à un challenger populiste considéré comme imprévisible.

Les comparses Kenyatta et Odinga, eux, reviennent de loin. Lors du scrutin précédent, en 2017, Uhuru Kenyatta avait été déclaré vainqueur avec 54% des votes. Les missions d’observation électorale, dont celle de l’Union européenne, s’étaient alors félicitées de la bonne tenue du scrutin. Mais Raila Odinga, lui, avait dénoncé de multiples fraudes. Il avait même porté l’affaire auprès de la Cour suprême, qui lui a donné raison. Les Kényans ont été convoqués pour un nouveau scrutin, lequel a confirmé la victoire d’Uhuru Kenyatta. Grâce à ce recours de Raila Odinga, et au respect par Kenyatta de la décision judiciaire, le pays a pu échapper à la répétition des violences de 2007.

Le public tient en haute estime le système judiciaire kényan, l’un des plus farouchement indépendants d’Afrique.

En Afrique, la contestation pacifique d’une élection reste rare. «Le public tient en haute estime le système judiciaire kényan, l’un des plus farouchement indépendants d’Afrique, depuis qu’il a pris cette décision historique d’annuler les résultats de la présidentielle de 2017 et d’ordonner un nouveau scrutin, souligne un rapport de l’International Crisis Group. Les candidats mécontents du résultat des élections peuvent désormais se tourner vers les tribunaux, plutôt que vers la rue, en cas de litige.»

Les «bosseurs» face aux «dynasties»

Faut-il néanmoins redouter une flambée de violences ethniques? L’ethnisation est un mal endémique au Kenya. Elle trouve son origine dans l’avènement de la démocratie multipartite, en 1992. Les partis s’étaient alors regroupés autour de chefs de file tribaux et le paysage politique n’a cessé d’évoluer au gré de leurs alliances. Mais le poids de la tribalité semble aujourd’hui s’atténuer.

Ainsi, dans certains lieux comme le quartier populaire de Kibera, à Nairobi, les tensions ont diminué depuis la «poignée de main», nom donné au pacte entre Kenyatta et Odinga. Les discours de haine sont plus rapidement condamnés qu’ auparavant. D’autre part, des Kikuyus soutiennent désormais William Ruto dans certains bastions clés, signe que les tensions entre cette ethnie et celle des Kalenjins ont jusqu’à présent été limitées. Son colistier, Rigathi Gachagua, est d’ailleurs un Kikuyu.

C’est plutôt sur un autre terrain que se déplacent les rivalités: les inégalités socio-économiques. Ces derniers mois, les prix des denrées alimentaires ont fortement augmenté à cause du Covid, de la guerre en Ukraine et de la sécheresse. William Ruto, un riche homme d’affaires parti de rien, n’hésite pas à parler d’un conflit entre les hustlers (littéralement: bosseurs, débrouillards), qui travaillent surtout dans l’économie informelle, et les «dynasties» des Kenyattas et des Odingas (NDLR: Uhuru Kenyatta est le fils de Jomo Kenyatta, président de 1964 à 1978, dont le vice-président était Oginga Odinga, le père de Raila Odinga), assimilées dans l’imaginaire public à un «Etat profond» et tout-puissant.

Le vice-président sortant et candidat à la présidence William Ruto se présente comme un «bosseur» face aux prétendants des «dynasties Odinga et Kenyatta».
Le vice-président sortant et candidat à la présidence William Ruto se présente comme un «bosseur» face aux prétendants des «dynasties Odinga et Kenyatta». © belga image

Ce discours est d’autant plus efficace qu’il répond aux mois de peur et de colère qui ont mijoté pendant la pandémie, constate l’ONG britannique Saferworld. La corruption qui gangrène le secteur public au Kenya a également prospéré, donnant naissance aux prétendus «millionnaires du Covid» et donnant du poids au récit du hustler face à la dynastie. Pour attirer l’électeur, William Ruto s’est engagé à faire baisser le coût de la vie dans les cent premiers jours de son mandat s’il succède à Kenyatta. En réponse, celui-ci a annoncé des mesures fiscales pour diviser par deux le prix du paquet de deux kilos de farine de maïs, un aliment de base.

La clé d’un scrutin apaisé résidera d’abord dans la capacité de la commission électorale à garantir en toute transparence un processus électoral libre et équitable.

La police sur la sellette

Le Covid n’a pas seulement mis à nu le fossé entre riches et pauvres, il a également aggravé l’insécurité. Les violences sexuelles ont fortement augmenté à Nairobi durant la pandémie et les plus vulnérables sont les femmes qui dépendent du secteur informel. De nombreuses plaintes visent également la police depuis l’instauration du premier couvre-feu en mars 2020: exécutions extrajudiciaires, fusillades, agressions, harcèlement, pillages… Selon un récent rapport intitulé «The Brutal Pandemic», publié par l’ONG kényane Missing Voices, 157 personnes auraient été tuées ou auraient disparu en 2020 dans le contexte des mesures anti-Covid.

Si l’expérience des élections passées a renforcé l’idée que la police kényane est l’instrument d’acteurs politiques, la clé d’un scrutin apaisé résidera d’abord dans la capacité de la commission électorale à garantir en toute transparence un processus électoral libre et équitable. «Si c’est le cas, je suis absolument certain qu’après le scrutin, une éruption de violence n’est pas à craindre, que le peuple acceptera les résultats», tente de rassurer Raila Odinga, qui se présente pour la quatrième et, sans doute, dernière fois.

Les Kényans gardent le souvenir de la contestation des résultats des élections de 2007 qui avait donné lieu à des émeutes.
Les Kényans gardent le souvenir de la contestation des résultats des élections de 2007 qui avait donné lieu à des émeutes. © belga image

«Le Kenya reste un pays démocratique» (entretien)

Pour Meron Elias, chercheuse à l’International Crisis Group, basée à Nairobi, le pays a renforcé les institutions les plus importantes comme la justice et la commission électorale.

Ce n’est pas toujours le cas mais on garde tous en mémoire ce qui s’est passé en 2007. A l’époque, le gagnant des élections était celui qui raflait tout, et cela rendait le processus assez tendu et parfois violent. Depuis, le Kenya a fait beaucoup de chemin, nous ne sommes plus dans le même environnement, assure Meron Elias. Le Kenya reste un pays démocratique où on ne peut pas s’accrocher impunément au pouvoir. En 2017, l’annulation des élections a démontré que les autorités judiciaires n’ont pas peur de déplaire au président et au vice-président.

Comment a-t-on tiré les leçons des violences de 2007?

Meron Elias : La nouvelle Constitution de 2010 est hyperprogressiste à l’échelle de l’Afrique. Le Kenya a fait un gros effort pour renforcer les institutions les plus importantes comme la justice et la commission électorale. Le pouvoir est moins centralisé et, dans le même temps, les comtés sont davantage responsabilisés, sur plusieurs fronts. Les gens écartés du pouvoir central peuvent retrouver d’autres mandats et les citoyens ont conscience que si des projets ne sont pas réalisés, c’est aussi imputable au gouverneur local.

Pour quelle raison Uhuru Kenyatta s’est-il rapproché de son ancien opposant, qui avait contesté sa victoire en 2017?

Après le recours de Raila Odinga auprès de la Cour suprême, Uhuru Kenyatta a estimé qu’il devait faire la paix avec son rival afin d’éviter que le pays reste trop divisé. J’observe aussi que le président sortant peut travailler plus facilement avec Raila Odinga qu’avec William Ruto qui est jeune, dynamique, indépendant. Ruto est trop ambitieux pour eux. Il est hyperdynamique et peut aligner six ou sept meetings de campagne à la suite dans la même journée. La protection des intérêts économiques joue aussi.

Quels seront les thèmes principaux des élections?

Avant tout la morosité économique sur fond de crise sanitaire. Au cours des trois dernières années, le coût de la vie a beaucoup augmenté. On aurait pu espérer que le gouvernement vienne à l’aide, mais avec la pandémie et la guerre en Ukraine, qui a fait grimper le prix du pétrole et du pain, c’est compliqué. Et difficilement compréhensible pour les citoyens qui voient pousser partout des projets d’infrastructure, soupçonnés à tort ou à raison d’être entachés de fraude et de corruption.

Entretien : F.J.O.

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