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Comment les talibans semblent plus progressistes que la politique néo-zélandaise anti-covid

Le Vif

La Nouvelle-Zélande n’a enregistré que 53 décès depuis le début de la pandémie. La très sévère politique d’entrée aux frontières leur a permis d’éviter le pire. Mais n’est-elle pas justement trop stricte ? « Quand les talibans vous offrent l’asile, à vous, une femme enceinte et célibataire, vous savez que votre situation est difficile ». Le récit rocambolesque de la journaliste néo-zélandaise Charlotte Bellis et de son partenaire, le photographe belge Jim Huylebroek.

Jim Huylebroek est Belge et photographe pour le New York Times en Afghanistan. Sa compagne Charlotte Bellis est une journaliste néo-zélandaise, et était, jusqu’à récemment, correspondante de la chaîne d’information internationale Al-Jazeera en Afghanistan. Bellis s’est fait connaître sur la scène internationale lorsqu’elle a demandé aux talibans, lors de leur première conférence de presse après leur prise de pouvoir, « Qu’allez-vous faire pour protéger les droits des femmes et des filles ? ».

Dans une chronique publiée samedi dans le New Zealand Herald, elle écrit qu’elle trouve « franchement ironique » qu’elle pose maintenant les mêmes questions à son propre gouvernement.

Enceinte et coincée

Une semaine après la fameuse conférence de presse des talibans, Bellis tombe enceinte. Lorsqu’elle retourne au siège d’Al-Jazeera Qatar en septembre, elle est face à un réel problème, car il y est interdit d’être enceinte hors mariage. Elle garde sa grossesse secrète avant de démissionner d’Al-Jazeera en novembre avec l’idée de retourner en Nouvelle-Zélande. En novembre, le gouvernement du Premier ministre Jacinda Ardern annonce en effet que les frontières seraient à nouveau ouvertes aux Néo-Zélandais en février. À partir d’avril, les étrangers pourraient en faire de même. Ce timing matchait à la perfection avec la grossesse de Bellis.

En attendant l’ouverture des frontières, le couple se rend en Belgique. À partir de là, les choses se compliquent puisque la vague Omicron éclate dans l’Australie voisine en décembre. La Nouvelle-Zélande postpose la réouverture des frontières. Un vrai problème pour Bellis, car les Néo-Zélandais ne peuvent pas rester plus de trois mois sur six en Belgique.

« Et nous en avons déjà passé une grande partie à Noël », explique Huylebroek à Knack.be. Elle n’y a pas non plus d’assurance maladie. S’il existe un type de visa qui permet un séjour plus long en Belgique pour un journaliste professionnel, Bellis devrait pour cela d’abord être accréditée en Belgique, c’est-à-dire avoir un client en Belgique. L’asile en lui-même n’est pas reconnu, car elle n’est pas persécutée dans son pays d’origine.

« Un visa de court séjour C pour raisons médicales aurait pu être une option, mais comme Mme Bellis vit officiellement en Afghanistan, il faudrait passer par l’ambassade de Belgique à Islamabad, ce qui n’est pas pratique/faisable d’un point de vue logistique », indique l’office des étrangers. A moins de retourner en Nouvelle-Zélande, la journaliste est donc bel et bien dans une impasse

Kiwis cloués au sol

Le gouvernement Ardern fait régulièrement les gros titres des journaux internationaux pour les succès qu’il engrange et sa politique progressiste. Par exemple, il y a à peine six mois, le New York Times a salué la réponse de Mme Ardern face au variant Delta. Le Washington Post a lui aussi fait l’éloge de sa politique anti-covid. La Nouvelle-Zélande se compose principalement de deux îles situées à 1 700 km de l’Australie. Le pays a imposé – à quelques brèves interruptions près – un contrôle très strict des frontières depuis deux ans. Pour pouvoir rentrer dans le pays, vous devez passer 10 jours en quarantaine obligatoire dans des hôtels réquisitionnés et sécurisés par la police et par l’armée ( le MIQ pour Manage Isolation and Quarantine). Seuls les citoyens néo-zélandais et les personnes titulaires d’un permis de séjour permanent peuvent utiliser ce système, qui fonctionne sur la base d’une loterie. Les places sont très limitées. Il y a donc une liste d’attente quotidienne de milliers de demandes. Les histoires de citoyens bloqués à l’étranger dans des conditions épouvantables ne sont pas rares et embarrassent régulièrement le Premier ministre Jacinda Ardern et son gouvernement. Mais, au regard du nombre très limité de décès, les résultats sont là. Depuis l’apparition de la pandémie en février 2020, seules 53 personnes en sont mortes en Nouvelle-Zélande. La population néo-zélandaise compte environ 5 millions d’habitants, les statistiques sont donc de 1 sur 100 000 habitants. À titre de comparaison, l’Australie voisine compte elle 3 718 décès sur une population totale d’environ 25 millions d’habitants (soit 14 pour 100 000 habitants). La Belgique compte elle 28 957 décès pour une population de 11 millions d’habitants. Cela représente 263 décès pour 100 000 habitants.

Coincé, le couple n’a eu d’autre solution que de faire appel à une procédure d’urgence pour obtenir une place à la fameuse loterie (voir encadré) malgré de minces espoirs. Ils avaient en effet lu les horribles histoires de femmes enceintes dont la demande avait été rejetée. Selon eux, les Néo-Zélandais qui ne peuvent pas rester dans leur pays d’accueil n’ont que 5 % de chance d’être acceptés. Et même s’il y a un risque pour leur santé et leur sécurité, les chances ne sont que de 14 %. Ils s’adressent alors à l’organisation Grounded Kiwis – qui fait campagne contre la politique anti-covid aux frontières – et à l’avocat Tudor Clee, qui a accepté de prendre en charge leur dossier à titre gracieux. Clee a une solide expérience de l’aide aux Néo-Zélandaises enceintes bloquées à l’étranger. « Il y avait des lettres d’obstétriciens et d’experts médicaux néo-zélandais confirmant les dangers de l’accouchement en Afghanistan et l’impact élevé du stress pendant la grossesse. Nous avons ajouté des échographies, des lettres justifiant notre relation, des relevés bancaires, nos vaccins, y compris les rappels, la preuve de ma décharge et notre programme de voyage « , écrit Bellis. Le couple dit avoir soumis un total de 59 documents aux autorités compétentes, y compris une lettre de leur avocat. Chris Hipkins, le ministre responsable de la politique néo-zélandaise en matière de Covid, a déclaré au NZ Herald, que son cabinet avait demandé aux officiers responsables de vérifier s’ils avaient suivi les procédures pour Bellis. « Ce qui, à première vue, semblait surtout justifier des demandes de précisions supplémentaires », précise Bellis.

Condamnation à mort

L’ironie de l’histoire est que l’Afghanistan est le seul pays où le couple a un permis de séjour valide. C’est pourquoi Bellis a organisé une réunion avec des talibans de haut rang qui se sont montrés ravis de l’accueillir. « Nous sommes heureux pour vous, vous pouvez venir et vous n’aurez aucun problème. Dites juste aux gens que vous êtes mariés et si ça s’aggrave, appelez-nous. Ne vous inquiétez pas. Tout ira bien », lui auraient dit les talibans.

Chris Bunny, responsable du système MIQ néo-zélandais, précise dans le NZ Herald que la demande d’urgence de Mme Bellis ne répondait pas à la condition d’être dans l’obligation de voyager dans les 14 jours et que le personnel avait contacté Bellis pour qu’elle introduise une nouvelle demande qui serait elle conforme aux exigences. « Il n’y a rien d’inhabituel et c’est la procédure qu’applique l’équipe qui aide les Néo-Zélandais qui se trouvent dans des situations difficiles », stipule encore Bunny. Un avis non partagé par Bellis, pour qui la grossesse peut être une sentence de mort en Afghanistan en raison du mauvais état des soins de maternité et du manque d’options chirurgicales.

Pendant ce temps, d’autres Néo-Zélandais, qui avaient réussi à obtenir une place à la loterie, ont offert leur place à Bellis par sympathie. Un autre pays offrirait également l’asile au couple, bien que, pour l’instant, ils ne veulent pas divulguer le nom de ce pays.

Rafael Porto Carrero

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